n111, 4.07.00, p. 12-13

Enseignement

La 7e hétérogène: le fond du débat

Contre la sélection au Cycle d'Orientation

Le thème de l'hétérogénéité au Cycle d'Orientation (CO) a constitué un pôle d'intérêts ces dernières semaines, dont la presse genevoise s'est fait écho, autour du débat parlementaire des projets de loi - l'un portant exclusivement sur le 7e degré, l'autre sur les degrés 7 à 9 - dont le Grand Conseil est toujours saisi (v. pages précédentes). Ces échanges houleux ont mis en exergue la très forte opposition suscitée par l'hétérogénéité auprès des partis de droite, en particulier du parti libéral de Mme Brunschwig Graf, cheffe du DIP.

par Jeannine de Haller

Le système hétérogène va à l'encontre de l'école souhaitée par ces milieux: au lieu de sélectionner précocement les enfants à la sortie du primaire et de les séparer entre filières bien distinctes à 12 ans déjà, avec d'un côté les sections latine (L) et scientifique (S) destinées à ceux qui poursuivront des études longues de type universitaire, et de l'autre les sections générale (G) et pratique (P), orientant vers une formation de type professionnel, l'hétérogénéité préconise le maintien du mélange des élèves dans les classes, quel que soit leur niveau scolaire et leurs difficultés d'apprentissage, comme c'est la pratique à l'école primaire.

En retardant la sélection, on favorise une orientation progressive de chaque enfant par la prise en compte de ses vux, ses intérêts et son développement; on encourage la solidarité et la collaboration entre élèves, en évitant l'exclusion et la marginalisation de ceux qui ont plus de difficultés ; on permet à tous d'avoir un accès égal au savoir et à une formation de base, qui leur assurera de pouvoir continuer à se former au mieux au long de leur vie. Par ailleurs et contrairement à ce que prétend la droite, l'expérience réussie des trois CO pratiquant l'hétérogénéité depuis plus de 25 ans, comme toutes les études sur ce sujet, ont bien démontré que celle-ci ne provoque pas un nivellement par le bas, puisqu'on ne relève aucune différence statistique, du point de vue des compétences scolaires, entre les deux systèmes. Et si, lors de la création du Cycle d'Orientation, André Chavanne a dû renoncer à introduire l'hétérogénéité dans tous les Cycles du canton, c'était bien malgré lui et uniquement pour que le regroupement sous un même toit d'établissements antérieurement séparés soit accepté.

Un obstacle à l'intégration

La nécessité de modifier aujourd'hui les structures du CO s'impose pour plusieurs raisons, liées entre autres:

D'autre part, la forte diminution du pourcentage d'élèves en sections G et P (de plus de 50% en 1969 à 25% en 99) et la perte d'homogénéité des sections «prégymnasiales», prétérite lourdement les élèves de G et P face aux débouchés de formation professionnelle et de recherche d'apprentissage. Les conséquences sont de démotiver et de stigmatiser encore davantage des enfants qui ont déjà une image passablement négative d'eux-mêmes, issus en majorité des couches socio-économiques les moins favorisées. Pour la cohérence du système scolaire genevois, il faut donc impérativement et urgemment supprimer les sections qui sont un obstacle à l'intégration de l'ensemble des élèves, et se donner les moyens nécessaires à la réussite de cette réforme, entre autre par des effectifs de classe de 18 élèves au maximum.

L'introduction à la rentrée 2000 de la nouvelle grille-horaire (répartition des matières enseignées), imposée par la cheffe du DIP et la direction générale du CO contre l'avis des parents et des enseignant-e-s, s'inscrit en parfaite contradiction avec cet objectif. Les sections sont maintenues, mais changent de nom: on parle dorénavant de «regroupements» - qui n'ont rien à voir avec l'hétérogénéité - avec des effectifs de classe variant en fonction des capacités scolaires des enfants. Il n'y a plus que deux «sections» en 8e et en 9e: les regroupements A et B, qui soi-disant ne constituent pas des filières mais des «regroupements différenciés et non hiérarchisés», alors que pour le passage du regroupement B au A, l'exigence d'une moyenne générale supérieure à 4.75 jouera essentiellement contre l'égalité des chances. Quant aux «options» proposées, elles ne correspondent à aucun choix réel: si l'option latin est prise, une seule heure d'option reste possible en tout sur les trois ans, et pour les autres, les cours «à option» sont intégralement imposés en 7e et partiellement en 8e.

Accroître la sélection

Les élèves qui choisissent d'étudier le latin feront partie de LA filière d'excellence, avec la moitié environ des heures de cours dédiées aux langues (en 9e par exemple, 17 h. sur 32), et quasiment pas d'heures disponibles pour les activités artistiques, manuelles, ou d'éveil. Par contre, les élèves de «scientifique» effectueront, sur leurs trois ans de cycle, 220 h. de cours de sciences de moins qu'actuellement, même en choisissant le maximum d'options dans les branches scientifiques. En seront-ils pénalisés dans la suite de leurs études? Les informations sur les débouchés et les conditions de passage, à la fin de la 9e, pour l'entrée dans un 10e degré ne seront connues qu'au début de l'année 2001...

D'autres aspects contribuant également à accroître la sélection mériteraient plus ample développement: l'exigence d'une note minimale de 3 en mathématiques, limitée jusqu'ici aux «scientifiques», comme norme de promotion valable pour tous les élèves; la suppression des laboratoires de langue en 7e, économies obligent, pour éviter de scinder les classes en demi-groupes.

Le flou qui entoure la mise en place de cette nouvelle grille-horaire - la dernière version a été distribuée le jour-même de l'inscriptions des élèves au CO - beaucoup de décisions ressenties comme arbitraires, précipitées et peu judicieuses, et surtout le contenu déséquilibré, élitaire et mal ficelé de cette réforme ont provoqué une inquiétude et un mécontentement tels parmi les enseignant-e-s et les parents qu'ils ont été quasi unanimes à demander un moratoire d'un an avant son entrée en vigueur. Cette demande n'a bien sûr pas été entendue, puisqu'en introduisant aujourd'hui cette nouvelle grille-horaire, la cheffe du DIP fait d'une pierre deux coups: par le biais de sa réforme, elle favorise une sélection accrue, tout en contribuant à retarder l'introduction de l'hétérogénéité au Cycle.