n°111, 4.07.00, p. 6-7

En mouvement

Sommet alternatif de Genève

L'Appel de Bangkok a gagné son pari

Le sommet alternatif convoqué à Genève par l'Appel de Bangkok, du 22 au 25 juin, a atteint les principaux objectifs qu'il s'était fixés. Après Seattle et Washington, Genève a constitué un moment essentiel de réflexion, d'échanges et de coordination au niveau international. Pendant trois jours, environ 600 délégué-e-s, représentant 200 organisations africaines, américaines, asiatiques et européennes issues de 65 pays ont débattu des conséquences de la mondialisation néolibérale et sexiste, des mobilisations que nous voulons lui opposer à l'avenir, ainsi que des alternatives possibles. Nous publions ici un premier compte-rendu du déroulement de cet événement. Nous reviendrons plus en détail ultérieurement sur la signification politique de ce sommet.

Par Jean Batou, Julie de Dardel et Juan Tortosa

Dès la fin février, la Coordination contre l'OMC - organisatrice de la grande manifestation de novembre dernier contre la Conférence ministérielle de Seattle - décidait de soutenir l'Appel de Bangkok. A la fin mars, elle appelait à la constitution du Comité Suisse de l'Appel de Bangkok (CSAB), que rejoignaient d'autres mouvements comme la Marche mondiale des femmes ou Attac. En même temps, à Paris, la commission internationale d'Attac France poursuivait les contacts internationaux, informait les réseaux français et dégageait des militant-e-s et des moyens matériels pour préparer avec nous cet événement. En revanche, nous regrettons qu'il n'ait pas été possible d'organiser une mobilisation nationale plus importante en Suisse.

Le CSAB a mis en place un secrétariat permanent dès avril, en lien quotidien avec Paris, s'efforçant tout d'abord de résoudre les problèmes de moyens (pour financer les voyages et séjours des délégué-e-s du Sud et de l'Est) et d'infrastructures (salles, traduction, alimentation, hébergement, etc.). En définitive, il aura reçu 50 000 Fr. du Conseil Municipal de la Ville de Genève, 75 000 Fr. du Conseil d'Etat, ainsi qu'un total de 20 000 Fr. de la part de différents partis, mouvements et ONG, dont Attac-France. Dans la dernière ligne droite, le travail acharné d'un noyau de militant-e-s enthousiastes, ainsi que l'aide de nombreux/euses bénévoles ont permis de transformer cette audacieuse initiative en un immense succès.

Vers une internationale des résistances et des alternatives

Il a été possible de réunir des militant-e-s du monde entier, actifs sur les principaux terrains de contestation de la mondialisation capitaliste: pour la taxation des transactions financières et l'annulation de la dette des pays pauvres, contre le FMI, la Banque mondiale et les politiques d'ajustement structurel, ainsi que contre l'OMC. Ces grandes campagnes de la fin des années 90 ont rassemblé des forces militantes associatives, paysannes et, dans une moindre mesure, des syndicats ouvriers, ainsi que diverses ONG. Elles ont reçu l'apport substantiel des femmes, mobilisées notamment dans le cadre de la Marche mondiale.

Le sommet alternatif ne s'est pourtant pas contenté d'échanger des expériences et d'approfondir la réflexion sur un certain nombre de thèmes particuliers dans des ateliers, d'ailleurs très largement suivis et appréciés par les délégué-e-s. Ces séances plus restreintes ont aussi permis de faire avancer la compréhension mutuelle des participant-e-s et de mieux identifier les convergences et les désaccords entre eux. Certes, l'une ou l'autre, préparée dans un laps de temps trop bref, par des équipes trop restreintes, sur des sujets particulièrement difficiles, ont pu rencontrer certaines limites. Mais l'essentiel est ailleurs...

Par-delà les échanges thématiques, le sommet alternatif a travaillé sur une résolution, dont un premier projet avait été adressé aux participant-e-s quelques semaines à l'avance. Largement amendé par un groupe de travail ouvert, qui a débattu durant la nuit du vendredi au samedi, celui-ci a été abondamment repris par plus d'une centaine d'interventions en séance plénière, avant d'être adopté. Cette base commune constitue un point d'appui essentiel pour développer une action d'ensemble, tous secteur réunis, contre les effets de la mondialisation néolibérale et sexiste (voir la Résolution finale ci-après).

S'organiser pour les prochains rendez-vous

Enfin, les participant-e-s ont décidé de se donner une structure souple mais intégrée au niveau continental et planétaire. A la manière du Comité Suisse de l'Appel de Bangkok, il est apparu souhaitable que des coordinations se mettent en place dans la plupart des pays, sur la base de la résolution adoptée à Genève, et que les organisations parties prenantes constituent ensemble des réseaux continentaux. Pour l'Europe, par exemple, il a été décidé de promouvoir un siège central tournant, à Paris pour la première année, chargé d'animer et de faire fonctionner le réseau européen, d'organiser des réunions de délégués 3 à 4 fois par an, ainsi que la prochaine assemblée plénière. Charge aux différents réseaux continentaux de définir ensemble des formes de coordination supérieures au niveau international.

Tous/toutes ensemble, nous avons choisi un certain nombre de rendez-vous importants à l'échelle mondiale qui seront autant d'occasion d'approfondir notre base d'accord en vue d'actions concertées:

Débattre et faire la fête

Samedi soir, de 23h. au petit matin, une bonne partie des délégués se sont retrouvés pour une fête à l'Usine (centre alternatif autogéré établi dans l'ancienne usine de dégrossissage d'or). Beaucoup d'échanges, de contacts, d'émotions partagées A cette occasion, le CSAB a pu éprouver que l'on pouvait travailler dur, préparer de difficiles batailles, et néanmoins se retrouver chaleureusement pour boire, danser et rire toutes et tous ensemble.

Le programme de la journée de dimanche avait été organisé en commun par la Communauté de Travail des Oeuvres d'Entraide et le Comité Suisse de l'Appel de Bangkok. Même si nous ne partageons pas toujours les mêmes analyses de la mondialisation néolibérale et ne défendons pas les mêmes revendications et les mêmes formes de lutte, nous avions décidé d'agir en commun. Tandis qu'un millier de personnes assistaient au meeting tenu par la CTOE à Uni-Mail, de midi à 15h., le groupe manif du CSAB préparait activement la manifestation de rue convoquée à 15h. pour marcher vers la Place des Nations (ONU) en faisant halte devant l'OMC, pour la dénoncer haut et fort.

10 000 dans la rue

La manif a été un énorme succès. Un cortège de 10 000 personnes, déterminé, bruyant, joyeux et coloré a traversé la ville pendant plus de deux heures. En tête, la banderole du Comité Suisse de l'Appel de Bangkok «Contre la mondialisation néolibérale, mondialisons la résistance!», suivie de celle de la Coordination contre l'OMC «Tous unis contre l'OMC!», puis de celle de l'Alliance Mondiale des Peuples Suivaient les organisations du Sud, la Marche Mondiale des femmes, puis un imposant tronçon de camarades français, où l'on remarquait avant tout la CGT et la LCR, avec Alain Krivine et Roseline Vachetta, député-e-s européens. Enfin, quelques milliers de manifestant-e-s, essentiellement de la région genevoise, où les responsables de la gauche politique et syndicale ne brillaient pas par une présence massive Un happening musical animé et turbulent ajoutait une contribution joyeuse à la manif.

Dimanche.ch, le nouveau journal du dimanche avait signé une manchette mensongère et racoleuse: «Les opposants à l'OMC veulent la bagarre.» L'article consacré au sommet alternatif était illustré par une photo d'émeute Les organisateurs/trices avaient pourtant annoncé sur tous les tons qu'ils appelaient à une manifestation déterminée mais pacifique. En fin d'après-midi, les habitant-e-s de Genève ont pu prendre toute la mesure du sérieux des informations colportées par leur nouveau journal du dimanche: intox.ch.


Documents en ligne


Premier Forum Social Mondial

25-30 janvier 2001, Porto Alegre (Brésil)

La délégation brésilienne au Sommet alternatif de Genève a annoncé l'organisation d'un Forum Social Mondial (FSM) annuel, à la fin janvier, à Porto Alegre, en même temps que le Forum Economique Mondial des multinationales à Davos. Cette initiative a été prise notamment par l'ABONG (Association brésilienne des ONG), Attac Brésil, Justice et paix, la CUT (Centrale Unique des Travailleurs) et le MST (Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre). Elle a reçu l'appui de la ville de Porto Alegre et de l'Etat du Rio Grande do Sul.

Le document de présentation relève: «Des milliers de syndicats, associations et autres mouvements populaires qui, chacun dans son pays, sa province, sa ville ou sa campagne, menaient des luttes qu'ils croyaient isolées, ont pris conscience qu'ensemble ils constituaient un archipel planétaire des résistances à la mondialisation néolibérale. Ils ont commencé à se connaître, ils échangent régulièrement des informations, ils se rejoignent dans des actions communes ou convergentes, et ils ont vocation à devenir un contre-pouvoir citoyen international.» Le FSM entend prolonger ce mouvement en rassemblant chaque année 2500 représentant-e-s d'ONG, de syndicats, de mouvements sociaux, de groupes de citoyens, de même que des conférencier-e-s et des élu-e-s du monde entier. «Ce sera un nouvel espace international pour la réflexion et l'organisation de tous ceux qui s'opposent aux politiques néolibérales.»

La délégation brésilienne a pris les contacts nécessaires pour constituer le Comité international du Forum Social Mondial. Le Comité Suisse de l'Appel de Bangkok a été chargé par elle de coordonner les initiatives en Suisse (Le texte intégral du document de présentation, «Un autre monde est possible», est disponible en lien sur notre site: voir ci-dessus).