Krasnoyarsk

Pendant son adolescence en Sibérie, Katia Gaïdoukovitch a consigné ses pensées intimes et son engagement pour la cause révolutionnaire. Son recueil de notes, conservé au Musée de la ville de Krasnoïarsk, est un témoignage juvénile poignant sur les grands bouleversements de 1917.

 

Il y a cent ans, Katia Gaïdoukovitch tenait, comme de nombreuses jeunes filles, un journal intime. Entre février 1917 et février 1918, elle y a noté ses réflexions, ses tourments, ses rencontres, les livres qu’elle lisait, les films qu’elles voyait et les meetings et rassemblements auxquels elle assistait. En 1967, un exemplaire du document, dactylographié par sa fille, Maïa Nikolaevna, a été déposé au musée de Krasnoïarsk. Il relate la vie d’une jeune fille de 17 ans au milieu des grands bouleversements de l’époque.

Le père de Katia, Denis Gaïdoukovitch, travaillait comme ajusteur dans les ateliers des chemins de fer de Krasnoïarsk. En 1905 [lors des journées révolutionnaires qui ont précédé les révolutions de février et d’octobre 1917], il prit part au soulèvement des ouvriers et fut emprisonné – ce qui ruina sa santé. Après sa libération, en 1906, toute la famille déménagea à Dvinsk [en Lettonie, aujourd’hui Daugavpila], où les parents de Katia moururent en 1912. Katia, son frère Nikolaï et sa sœur Nadia furent recueillis par leur oncle maternel, qui n’avait pas d’enfants.

Krasnoïarsk a conservé peu de journaux intimes de la période révolutionnaire. La particularité des notes de Katia réside dans leur caractère juvénile. Y est décrite la vie quotidienne de la jeunesse citadine : le lycée, les virées au cinéma, les soirées réunissant les jeunes filles de terminale et les garçons de l’Institut de géodésie [étude scientifique des dimensions et de la forme de la Terre], les lectures à la Maison des jeunes et à l’Assemblée des cheminots, les pique-niques au parc, les promenades, les livres, les coups de foudre.

Ce qui frappe également, c’est l’intérêt de la jeune fille pour la politique. En mars 1917, au moment de l’abdication du tsar Nicolas II et de son frère Mikhaïl, alors que le pouvoir est transmis au gouvernement provisoire, elle écrit : « Les détrônés étaient des oppresseurs ! ». Le lendemain, une grande manifestation de réjouissance a lieu à Krasnoïarsk : « Un grand jour. Meeting, discours, musique de La Marseillaise ! Hourra ! ».

Elle condamne la tentative de putsch du général Kornilov [contre le gouvernement Kerenski en août 1917], mais n’apprécie pas pour autant Alexandre Fedorovitch Kerenski [qui dirige le gouvernement provisoire depuis juillet].Son ton catégorique est le propre de la jeunesse : « Kerenski, Kornilov et toute la clique, il faut leur couper la tête, c’est la seule condition pour que les choses avancent. Si on leur fait grâce, au bout de quelque temps ils repartiront de plus belle. Ils ne font que se bagarrer pendant que le peuple souffre ».

Dans les pages qui suivent, les événements de la grande Russie semblent relégués au second plan. Elle a hâte de finir le lycée et de partir étudier à Tomsk [ville de Sibérie, à 580 kilomètres de Krasnoïarsk], de quitter la tutelle de son oncle et de sa tante. Mais les nuages s’amoncèlent sur Krasnoïarsk, les relations entre les bolcheviques [des marxistes révolutionnaires, emmenés par Lénine et la division cosaque [alors chargée de la défense du gouvernement de Kerenski] se détériorent et la ville se retrouve en état de siège.

Parmi les élèves de sa classe – jeunes partisanes des cadets ou des SR [membres respectifs du Parti libéral constitutionnel démocratique et du Parti socialiste révolutionnaire qui s’opposent] -, Katia, proche des anarchistes et des bolcheviques, fait figure de radicale – ce qui n’est pas étonnant pour une habitante du faubourg ouvrier de Nikolaevna. Elle ne cache pas sa sympathie pour le leader des anarchistes de Krasnoïarsk, Vladimir Kaminski : « A mes yeux, l’anarchisme n’est ni une utopie ni un beau rêve irréalisable. Il peut devenir une réalité si les gens prennent conscience de la grandeur de son enseignement ».

Après la révolution de Février [qui provoque l’abdication du tsar Nicolas II], l’euphorie est de plus en plus perceptible dans la société. Même l’enseignement conservateur dispensé dans les lycées change. En cours de catéchisme, les jeunes filles débattent avec les professeurs. Katia écrit : « Dire que j’étais récemment encore croyante, prête à argumenter à n’en plus finir sur l’indiscutable véracité de la loi divine, et aujourd’hui… ». C’était une période de rupture, qui touchait non seulement la vie politique mais aussi la sphère privée. Les gens qui avaient tant prié dans les églises allaient se mettre, quelques années plus tard, à les détruire.

Le journal de Katia regorge de descriptions des rues de Krasnoïarsk, que nous empruntons aujourd’hui encore Chaque matin, sur la perspective Mir, Katia monte les marches du lycée de jeunes filles qui abrite aujourd’hui l’Institut pédagogique de Krasnoïarsk. Elle parle du système d’autogestion du lycée, des grèves de lycéens, des élections municipales, des personnalités de la ville : « Je n’ai pas écouté le rapport de Kroutovski, il était mauvais ».

Son journal montre à quel point 1917 a été une année très forte émotionnellement pour les gens. Même les lycéens se sentent soudain faire activement partie de la société, ils commencent à prendre des décisions – ils refusent des nominations de professeurs, expérimentent sur eux-mêmes les programmes de différents partis. Des chercheurs ont réussi à retracer l’existence de Katia. Après le lycée, elle vit à Krasnoïarsk jusqu’en 1928, elle s’y marie, puis déménage à Novossibirsk [à 2814 kilomètres à l’est de Moscou], où elle travaille au soviet municipal. Après l’arrestation de son mari, elle enseigne dans diverses écoles de la région. En 1951, elle succombe à la tuberculose. Elle a 50 ans. Au musée régional de Krasnoïarsk, où se trouve la copie du journal de Katia Gaïdoukovitch, est également conservé le ruban rouge avec lequel elle se rendait aux manifestations durant l’année 1917.

 

Svetlana Khoustik

Publié le 17 mars

 

Verbatim.

« Le germe de l’anarchisme »

 

30 août 1917. – Mon Dieu, il se passe de ces choses en Russie. Kerenski, qui essayait de monter les gens contre les soviets, hurlait que les bolcheviques n’apporteraient que le désordre et visaient des pouvoirs illimités, a trouvé un concurrent en la personne de Kornilov. Alors que ce dernier avance sur Petrograd à la tête d’une armée, Kerenski appelle à l’union nationale pour sauver la révolution. Il a peur pour sa peau, oui !

13 septembre 1917.- J’ai adoré la conférence de Kaminski. L’enseignement des anarchistes, c’est l’idéal le plus élevé, l’idéal de la personne humaine. Comme c’est étrange ! Je n’avais pas idée de l’existence de l’anarchisme, et aujourd’hui, en écoutant Kaminski, je ne cessais de me remémorer les fois où j’avais pensé ainsi, où j’avais dit la même chose. La nature a jeté dans mon âme le germe de l’anarchisme – l’aspiration à la liberté, à gagner son bonheur, se dégager des normes qui nous enserrent, se libérer de la pression des conventions et des lois. N’est-ce pas cela l’anarchisme au sens plein du terme ?

9 novembre 1917. – Nous avons eu une discussion politique pendant le cours de catéchisme. Les filles pro-SR et procadets nous sont tombées dessus. Je n’avais pas envie de baisser les armes, mais je n’ai pas pu m’exprimer, on ne m’a littéralement pas laissé ouvrir la bouche C’est pourquoi j’ai déclaré que je ne discuterais plus avec ceux qui ne respectent pas la plus élémentaire politesse et qui essaient de m’offenser. Fin de l’affaire.

18 janvier 1918. – Il va y avoir un meeting des bolcheviques et des Cosaques. Mon oncle est très contrarié par tout ce qui se passe. Je le comprends, mais je trouve dommage – cela me fait même de la peine – qu’il ait des opinions si mesquines et petites-bourgeoises. Je ne le juge pas, c’est difficile d’être idéaliste quand on a eu de telles conditions de vie… Vladimir et Ottomar ont peur de m’emmener [au meeting], d’autant que je ne sais pas tirer Ah c’est comme ça ! Mes yeux ont jeté des étincelles, j’ai fièrement relevé la tête et décrété « Très bien, j’irai seule ! C’est encore mieux, personne n’aura à répondre de moi ! ».

(Extrait du journal de Katia)

 

Source :

Argoumenty i Fakty na Enisseïé (Krasnoïarsk, Russie). Hebdomadaire, 65.000 ex.

Krsk.aif.ru

L’une des 66 éditions régionales du plus gros tirage de la presse généraliste russe, l’hebdomadaire populaire Argoumenty i Fakty (« Arguments et faits sur l’Enisseï ») est diffusé dans les territoires de Krasnoïarsk, de Taïmyr, des Evenks, et dans les républiques de Khakassie et de Touva.

 

(Courrier International, no 1381, du 20 au 26 avril 2017)