Cantagrel Francois Jean

À l'occasion du futur vote sur la circonscription unique, notre camarade H.-P. Renk a exhumé des archives un texte de François Cantagrel sur les qualités du système électoral proportionnel. À lire...

L’élection véridique ou La sincérité représentative assurée par le vote secret et libre :

Procédé pratique offert à Messieurs les membres de l’Assemblée constituante du Canton de Neuchâtel

« Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait »

Neuchâtel, chez tous les libraires, mai 1858 (Imprimerie J. Attinger)

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L’auteur de ce texte est : François-Jean-Félix Cantagrel (1810-1887). Adepte du socialiste utopiste Charles Fourier et député à l’Assemblée nationale, il dut quitter la France après le coup d’État du 2 décembre 1851, fomenté par Louis-Napoléon Bonaparte (devenu en 1852 Napoléon III). Établi momentanément dans le canton de Neuchâtel, il publia une brochure en faveur du système proportionnel, lors de la révision de la Constitution républicaine en 1858.

Sa qualité en tant qu’auteur de cette brochure est attestée dans le mémoire de licence présenté en 1974 à l’Institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel par Jacques Ramseyer, Le mouvement phalanstérien dans le canton de Neuchâtel (synthèse parue sous le titre : « Les premiers socialistes neuchâtelois », Musée neuchâtelois, 1977, p. 24-36).

Pour plus amples détails sur la vie de Cantagrel, cf. la notice biographique que lui a consacrée l’historien Michel Cordillat sur le site de l’Association Charles Fourier et des Cahiers Charles Fourrier :

www.charlesfourier.fr/spip.php?article884  (hp.renk)

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§ 1. – Que tout ce qui se rapporte au vote électoral doit faire partie intégrante de la Constitution.

Quel est, dans tout état représentatif, l’organisme essentiel du corps social ?

C’est évidemment l’organisme au moyen duquel la représentation parvient à s’exprimer : c’est le mécanisme d’où sort le choix des représentants : c’est, en un mot, le système électoral.

Tout le monde le sent, mais tout le monde n’a peut-être pas réfléchi à ceci : c’est qu’il est beaucoup plus important – pour un peuple libre et qui veut le progrès régulier, c’est-à-dire l’ordre véritable – de posséder un bon système électoral que de posséder une bonne constitution.

Avec un système électoral vicieux, donnant une représentation inexacte, une image infidèle de l’opinion publique, le peuple, ne se reconnaissant pas dans ses représentants, désapprouve généralement leurs actes, et vous avez des mécontentements, des plaintes, des malaises, des conflits... malgré l’excellence de la Constitution.

Avec un bon système électoral, donnant une représentation sincère de l’opinion, tout peuple vivra et se gouvernera en paix... malgré les vices de sa Constitution ; et, en attendant qu’il la corrige ou la refonde, les décisions de ses représentants obtiendront son adhésion spontanée.

Les constitutions sont des lettres mortes partout où les citoyens chargés de les exécuter ne représentent pas exactement le pays qui les a élus.

On viole les constitutions. L’opinion publique sincèrement représentée ne se viole pas elle-même.

L’organisme vital par excellence est donc, en tout état démocratique, l’organisme électoral. – Parmi les prescriptions sociales qui doivent entrer dans le cadre constitutionnel, les plus importantes sont donc celles qui posent les principes de l’élection et fixent le mode électoral, puisque de ce mode dépendent et le tempérament que va déployer et les dispositions que va manifester, par l’intermédiaire de ses mandataires, la nation plus ou moins bien représentée par eux.

On peut laisser à une assemblée législative le soin de régler tout ce qui concerne l’administration, la justice, l’instruction publique, les cultes, etc. : à l’Assemblée constituante seule revient le devoir d’arrêter les règles et de déterminer les formes suivant lesquelles la nation se représente, et par conséquent, s’administre et se dirige.

Ce n’est pas un Grand Conseil qui doit faire la loi électorale : c’est la loi électorale qui doit servir à l’élection des Grands-Conseils.

Ces données sont inattaquables, elles s’imposent d’autorité logique, et leur application ne ferait pas doute un seul instant, si l’on connaissait généralement le type de procédé électoral véridique. Mais, comme ce type, étranger à la plupart des esprits, est encore à l’état confus chez ceux-là même qui s’en sont le plus préoccupés, on hésite, non sans raison, à inscrire dans le pacte constitutionnel des dispositions et des principes trop peu certains encore pour n’être pas essentiellement précaires et variables.

Lever ces difficultés, résoudre ces confusions, et entraîner tous les esprits dans une même voie par l’exposition d’un procédé logique, équitable, simple et éminemment pratique, tel est l’objet du présent écrit.

§ II. – Que tous les anciens mécanismes électoraux sont vicieux, et pourquoi.

De quoi s’agit-il ? D’introduire, dans le fait électoral, la justice, la vérité, la proportionnalité. Dire que cette question est posée au milieu de nous, c’est dire que le système électoral qui nous régit ne l’a point résolue.

Cela nous dispense de faire la critique de la loi actuelle. Cette loi est condamnée par tous les esprits, sinon par tous les partis.

Lorsque, en France même, à l’heure qu’il est, l’électeur a deux jours pour déposer son vote, et peut, dans un scrutin où concourent 20 mille votants, inscrire sur son bulletin le nom qui lui plaît, pourvu que ce nom ne se trouve pas dans des conditions extra-légales, nul n’essaiera de soutenir un mode électoral qui, exigeant une assemblée à heure fixe, des présentations à heure fixe, etc., laisse à peine à l’électeur une heure de répit, et qui, lorsqu’un bulletin porte des noms autres que ceux présentés, ne se borne pas à supprimer ces noms, mais frappe de nullité le bulletin lui-même.

Mais, à côté de cette complication formaliste – vêtement mensonger d’un ordre qui n’est qu’apparent -, que dire des autres dispositions de la loi et de la répartition irrationnelle qu’elle a consacrée ? Quand des citoyens, égaux en droits, votent, comme électeurs, ici pour 21 députés, là pour un seul, n’y a-t-il pas désordre choquant et inégalité flagrante ? Quand il faut écrire son bulletin au milieu d’une assemblée électorale et le déposer sous l’œil des voisins ou des patrons, le vote est-il secret ? le vote est-il libre ?...

La loi actuelle a eu sa raison d’être : nous ne le nions pas. Mais cette raison d’être, qu’on peut retrouver en partie dans une tradition maintenant épuisée, elle est elle-même épuisée. Organisée en vue de l’écrasement des minorités, la loi actuelle n’offre pas de garantie sérieuse aux majorités elles-mêmes. Provocatrice des coalitions, elle peut, dans certains cas, produire ce résultat monstrueux d’envoyer, à l’état de minorité, dans le parlement, telle opinion qui possède en réalité dans le pays la majorité absolue. Loin d’assurer la vérité et l’ordre dans la lutte électorale, elle y favorise le désordre, elle y porte l’immoralité, elle donne enfin une représentation de l’opinion plus ou moins mensongère, mais mensongère nécessairement. Fondée, non sur la justice éternelle, mais sur des constances contingentes, elle doit périr avec les circonstances qui l’avaient rendue possible. Enfin, peu différente de toutes les lois qui ont établi les divers procédés électoraux usités jusqu’ici, cette loi semble avoir pris, comme elles, pour devise : Malheur aux faibles ! Malheur aux opinions calmes et aux tempéraments placides !

Pourquoi cela ? Pourquoi aucun système électoral n’a-t-il encore satisfait l’esprit de justice et d’égalité ? C’est qu’aucun des systèmes expérimentés et connus n’a été organisé dans ce but.

Jusqu’ici les partis ont cherché, dans l’organisation électorale, bien moins la proportionnalité et la justice qu’un moyen de domination. Les majorités, qui ont toujours fait la loi électorale, l’ont faite en vue de leurs intérêts et de leurs passions. Elles ont eu plus de foi dans des combinaisons artificielles et artificieuses que dans la justice de leur cause. Elles en ont été souvent punies, sans doute ; mais, punies ou non, on ne saurait s’étonner qu’elles n’aient pas trouvé la justice, puisqu’elles ne la cherchaient point.

Cherchons-là premièrement, et le reste nous sera donné par surcroît ; cherchons-là, et nous trouverons un procédé qui transportera, dans les Etats représentatifs, tous les avantages de la Démocratie pure, sans en entraîner les inconvénients.

§ III. – Qu’il y a accord général sur le but à atteindre.

Quand nous raisonnons en nous dégageant de nos intérêts de partis, que désirons-nous, tous ? Que la loi assure les droits des minorités, le respect des opinions et leur représentation proportionnelle dans les Conseils de la nation.

Tout le monde désire voir disparaître à jamais ces fusions d’opinions, ces coalitions de partis, auxquelles répugnent ceux-là même qui s’y laissent aller, et qui ne s’y laisser aller que parce qu’ils se meuvent forcément dans le cercle d’une loi qui ne laisse à l’électeur ni sa liberté ni sa sécurité morale.

Le meilleur, le plus sûr moyen de rendre ces coalitions impossibles, c’est de les rendre inutiles.

Elles le seront, le jour où l’électeur, allant déposer son vote, saura qu’en obéissant uniquement à la dictée de sa conscience – bien loin de nuire à son parti ou de favoriser le triomphe d’un parti adverse – il concourt efficacement à ce que son opinion obtienne, dans la représentation, sa part légitime et proportionnelle, et à ce que, dans cette part, le mandat législatif soient acquis aux plus capables et aux plus dignes.

Si à ces avantages le nouveau procédé électoral ajoutait l’égalité entre tous les votants ;

S’il donnait, sur toute la surface du pays, à chaque électeur, dans chaque cercle électoral, et dans chaque opinion, le même nombre de noms à écrire sur son bulletin ;

S’il réduisait à une seule opération le vote électoral, en supprimant de facto l’éventualité des scrutins de ballotage et la nécessité de réunir, en cas de décès, de démission, d’option ou de réélection, tous les électeurs d’un collège ;

S’il résolvait d’un seul coup toutes ces questions – qui n’approuverait ?

S’il atteignait tous ces buts par un procédé simple – qui n’acclamerait ?

Un tel procédé électoral ne pourrait avoir contre lui que deux sortes d’esprits : ceux qui rejettent la nouveauté parce qu’elle est neuve, et ceux qui repoussent la vérité parce qu’ils se croient lésés par elle.

§ IV. – Procédé pratique.

Pour que le procédé soit sincère, il faut qu’il opère comme l’électeur raisonne.

A quoi pense avant tout l’électeur ? A assurer à son opinion la représentation à laquelle elle a droit. Ce n’est qu’ensuite qu’il pense aux hommes qui devront la représenter.

Peut-on faire passer dans les faits et consacrer par la loi ce procédé logique ? Evidemment, oui !

Art. I. Tous les électeurs sont égaux devant le scrutin.

Art. II. Ils votent tous pour le même nombre de députés.

Art. III. Le mécanisme électoral leur garantit le secret et la liberté du vote, en même temps que la représentation proportionnelle de leur opinion.

Voilà bien les principes et le but.

Voici maintenant les moyens (Lecteur, ne vous arrêtez pas aux chiffres, mais considérez la proposition dans sa forme générale) :

a) Le pays est divisé en huit cercles électoraux, composés d’un nombre égal d’électeurs (ou de population – selon qu’on adoptera l’une ou l’autre base).

b) Ces huit cercles ont pour chefs-lieux les localités suivantes :...

c) Chaque cercle élit dix députés.

d) Dans le mois qui précède le jour de l’élection, la Feuille officielle publie toute DECLARATION D’OPINION signée par six citoyens (1), dont deux au moins doivent être électeurs dans le cercle électoral au chef-lieu duquel la DECLARATION D’OPINION est déposée (2).

e) Chaque déclaration reçoit un numéro d’ordre ; elle peut être accompagnée d’un programme, ou exposition de principes (3).

La veille de l’élection, par voie d’affiches, et par les soins du pouvoir exécutif, les déclarations d’opinion sont publiées dans tout le canton, avec la liste des candidats proposés dans chaque cercle pour représenter chaque opinion – liste qui est déposée par les signataires des déclarations, soit en leur nom, soit au nom d’un comité d’électeurs. Le nombre des candidats inscrits sur cette liste n’est pas limité.

f) Le jour de l’élection, les bureaux de chaque section s’installent à 8 heures du matin et restent en permanence jusqu’à 4 heures du soir.

Chaque électeur inscrit sur son bulletin le numéro de l’opinion dans laquelle il entend voter, et les noms des candidats qu’il a choisis pour la représenter.

g) Le dépouillement se fait en réunissant d’abord les bulletins qui portent le même numéro d’ordre, c’est-à-dire d’opinion.

Chaque opinion a droit au nombre de députés qui répond aux bulletins réunis par elle.

Ce nombre résulte naturellement de la division du chiffre des opinions qui ont obtenu le plus de bulletins par celui de l’opinion qui en a obtenu le moins, mais assez toutefois pour avoir droit à un député (voir, à la fin, le spécimen du dépouillement d’un scrutin).

Quand une opinion ne réunit pas le nombre de bulletins nécessaires pour avoir droit à un représentant, les bulletins qui la concernent n’en sont pas moins dépouillés, et le résultat est inséré au procès-verbal à titre de renseignement.

Une fois la répartition établie entre les opinions par l’opération ci-dessus, le nombre de députés acquis à chacune d’entre elle est et demeure fixé, et le dépouillement des noms dans chaque opinion commence.

Les candidats qui, dans chaque opinion, réunissent le plus de voix, sont, jusqu’à concurrence du nombre auquel chaque opinion a droit, élus députés, quel que puisse être d’ailleurs le nombre de voix par lequel sont élus les députés dans les autres opinions.

h) Tout bulletin est valable, quel que soit le nombre de candidats qui y sont inscrits.

Si un bulletin ne désigne aucun nom, mais porte un N° d’opinion, il compte dans la répartition des députés entre les opinions.

Si un bulletin porte moins de dix noms, les noms désignés sont comptés.

S’il porte plus de dix noms, les dix premiers noms sont seuls comptés.

S’il désigne quelques noms étrangers à la liste des candidats proposés pour représenter l’opinion dont il porte le numéro, ces noms ne sont pas comptés, mais les autres le sont jusqu’à concurrence de dix.

Il n’y a de bulletins nuls que le bulletin blanc et celui qui ne porte pas de N° d’opinion.

i) Les listes de dépouillement des scrutins sont conservées avec tous les noms qui ont obtenu des voix dans une opinion. En cas de décès, de démission, d’option (ou de réélection, si l’on conserve des cas de réélection) d’un député, le candidat dont le nom, sur la liste où un vide est fait par l’un de ces cas, soit celui du dernier député élu, fait de droit partie de la législature.

1) Ce nombre de signatures parait suffisant pour préserver la Feuille officielle et le pays contre les déclarations irréfléchies ou dictées par des caprices individuels

2) Cette disposition a pour but de faciliter les mouvements et les déclarations d’une même opinion dans tout le canton.

3) La déclaration d’opinion peut se réduire à ces termes : Les électeurs soussignés font, par les présentes,déclaration d’opinion pour le cercle électoral de ...

§ V. – Résultats principaux.

Ce procédé électoral donne des résultats faciles à énumérer. Voyons les plus prochains.

Les assemblées électorales, réunies à heure préfixe, sont supprimées.

Les présentations sont supprimées, et avec elles tous les refus, les erreurs et les cas de nullité qui en étaient la conséquence.

Une fois l’élection faite, elle est faite pour toute la durée de la législature, et pendant toute cette durée il y a homogénéité des éléments composant le corps législatif.

On ne verra plus un cercle électoral représenté par une opinion exclusive, quand ce cercle comptera notoirement, à côté de l’opinion dominante, une ou deux opinions possédant chacune un nombre de voix donnant évidemment droit à une part de la représentation. Rien,à coup sûr, ne sera plus propre à favoriser, entre opinions rivales, ces conciliations que rendent impossibles, aujourd’hui, des malentendus qui ne sont eux-mêmes que les résultats de la séparation des partis, non pas seulement en nuances trop tranchées, mais en zones territoriales.

Que serait-il arrivé aux dernières élections, si ce système eût été en vigueur ? A la Chaux-de-Fonds, au Locle, à Dombresson, l’opposition eût eu des députés ; mais les gouvernementaux en eussent obtenu à Boudry. Quoi de plus juste ! Quoi de plus propre à montrer tous les intérêts sous leur vrai jour et toutes les localités sous leur vraie physionomie.

Ce n’est pas tout. La lutte électorale qui, dans les collèges que nous venons de nommer, n’a pu être que nominale, reprendra un caractère sérieux, et par là disparaîtra cette indifférence politique qu’on remarque sur quelques points du pays, indifférence qui n’est qu’apparente, et dont on se plaindrait beaucoup moins, si l’on voulait reconnaître qu’elle n’est qu’un effet d’une cause dont on ne se plaint pas assez – notre vicieuse organisation électorale.

Ainsi, vivacité dans la lutte ; mais, après la lutte, conciliation d’autant plus facile que la lutte n’aura pas abouti à l’écrasement d’une des opinions – tels sont les résultats extrêmes qu’il faut attendre du système proposé.

Qui ne reconnaîtra en outre que ce système se prête admirablement à ce déclassement régulier des partis, que chacun prévoit, attend et désire voir s’imposer en paix parmi nous !

Quant à l’électeur, sa position sera des plus simples :

Si les déclarations d’opinion sont assez nombreuses, il se classera librement dans l’une d’elles, et, pour les apprécier, il aura trois signes : les noms inscrits au bas des déclarations, ceux des candidats proposés pour représenter les opinions déclarées,et le programme, quand il y en aura un de joint à la déclaration.

Si aucune des déclarations ne répond suffisamment à son opinion, il se fera promoteur d’une opinion, soit dans tous les cercles, soit dans un seul cercle, à la condition de trouver cinq autres citoyens disposés à signer avec lui. S’il ne les trouve pas, c’est sans doute que son opinion spéciale n’a pas assez d’adhérents pour obtenir même un député. Cette circonstance, jointe à la tendance qui pousse les hommes politiques à se discipliner, le porter à se rallier à l’opinion la plus voisine de la sienne, et ainsi, les partis se trouveront naturellement préservés contre les conséquences d’une trop grande dissémination de leurs forces.

L’électeur aura toute une journée pour se rendre au scrutin ; il pourra donc s’y présenter seul, si c’est son désir.

S’il ne connaît pas suffisamment les candidats proposés dans son opinion, il peut écrire sur son bulletin le numéro de son opinion – sans plus : ce numéro vaudra.

S’il ne connaît pas tous les candidats, ou s’il n’a confiance que dans quelques-uns, il peut ne porter que ceux-là : son bulletin vaudra, et le nombre des députés acquis à son opinion ne sera pas diminué par un tel vote.

Dira-t-on que l’électeur n’est pas entièrement libre, s’il ne peut porter efficacement sur son bulletin que les noms proposés pour représenter l’opinion en faveur de laquelle il vote ? Nous répondons qu’il était libre de proposer d’autres noms au comité qui a arrêté la liste des candidatures. Et, si ce comité a repoussé les noms qu’un électeur lui a proposés, cet électeur était libre de déposer, de concert avec cinq autres citoyens, une déclaration d’opinion avec liste de candidats. Et, s’il ne trouve pas ces cinq adhérents, ce ne sera pas faute de liberté, mais faute de motifs pour les faire entrer dans ses vues.

N’oublions pas que, pendant tout un mois, l’électeur peut présenter des candidats aux divers comités ; souvenons-nous que, tant que la liste n’est pas close et affichée, l’admission de candidats nouveaux est d’autant plus facile que le nombre n’en est point limité, et qu’enfin, s’il importe que tous les partisans d’une même opinion inscrivent le même numéro sur leur bulletin, parce qu’ils s’assurent ainsi du nombre de députés auxquels ils ont droit, ils n’ont nul intérêt à se discipliner sur les noms des candidats : il suffit que ces noms ne leur soient pas hostiles – chose dont sont naturellement juges les comités signataires de déclarations d’opinions ; et notez que tous les citoyens peuvent se former en comité déclarateur d’opinion.

Où donc gît la liberté ? Est-ce dans le fait matériel du dépôt d’un bulletin, ou bien dans les actes intellectuels qui le précédent et le préparent ?

Quoi ! L’électeur qui, pendant un mois, a pu réfléchir, se consulter, s’éclairer, discuter, adhérer, combattre, cet électeur ne se sentirait pas libre, parce que, le jour de l’élection, il se sentirait lié par ses actes de la veille ! parce que, pouvant encore changer d’opinion, il ne peut plus, s’il vote, choisir utilement, pour remplir son bulletin, qu’entre les noms inscrits sur une liste quadruple ou quintuple le nombre de députés à élire ! Parce qu’il serait engagé vis-à-vis de lui-même, il appellerait cela une restriction !

Restriction à l’esprit d’intrigue, soit ! Mais l’esprit de liberté n’aura point à s’en plaindre ; cette conviction, il l’appellera règle d’équité, et il y verra la juste garantie des droits des minorités.

En effet, si des noms étrangers ou même hostiles à une opinion pouvaient être comptés pour cette opinion, simplement parce qu’ils se trouveraient inscrits sur un bulletin qui en porterait le numéro, qui ne voit qu’en se concertant pour élire ses propres candidats sous le numéro d’une opinion en minorité, la majorité pourrait écraser celle-ci, bien plus sûrement qu’avec le système électoral actuel ? Ce serait replacer les minorités dans la position sacrifiée d’où nous voulons les arracher : ce serait rétablir, dans l’opération électorale, la confusion dont elles sont victimes : ce serait les faire retomber dans le piège d’où nous voulons les tirer.

Non ! la vraie liberté, la liberté dans son exercice sérieux et respectable, n’a rien à craindre de cette réglementation qui n’aurait pas même besoin d’être écrite, si tous les hommes étaient loyaux. Non ! L’électeur sincère n’en sera point gêné, et il emploiera sa liberté à se mettre en accord de sentiment avec les citoyens qui penseront comme lui.

Dans ces conditions, il y a lieu de croire que, malgré le déclassement actuel des partis, il ne se produirait guère plus de quatre opinions dans tout le canton de Neuchâtel. S’en produira-t-il davantage ? Peu importera, quant au dépouillement du scrutin. Le spécimen que nous donnons à la dernière page de cet écrit montre combien ce dépouillement sera simple et facile.

§ VI. – Comment introduire ces dispositions dans la Constitution.

On demandera peut-être sous quelle forme le nouveau système pourrait être inséré dans la Constitution. Rien de plus simple.

Si le dessin général de la Constitution actuelle est conservé dans la nouvelle, on peut introduire le texte du §IV ci-dessus, ou l’équivalent, sous le titre du Grand Conseil. On peut encore ne placer sous ce titre que les principes énoncés dans les art. I, II et II, et rejeter les paragraphes a, b, c, d, e, f, g, h, i, ou leur équivalent, dans une annexe à la Constitution – annexe qui devrait être soumise, comme l’acte constitutionnel lui-même, à l’acceptation du peuple, en même temps que la Constitution, mais divisément, si cela paraît laisser au peuple plus de liberté dans l’expression de son vote.

Quant à la question de savoir si cette annexe devra comprendre la description des cercles et déterminer les collèges et sections électorales, c’est un point que nous nous dispensons de discuter. Voici pourquoi : autant il serait nécessaire, en conservant le régime électoral actuel, que l’Assemblée constituante désignât elle-même les circonscriptions électorales, autant cette mesure a peu d’importance avec le système proposé. Il vaudrait mieux peut-être que la Constituante s’en chargeât ; mais on peut, sans le moindre danger, confier ce soin au Conseil d’Etat. Le système proposé est tellement rationnel, il se prête si peu aux manœuvres des partis, qu’il défie les plus habiles manipulateurs de porter, par une combinaison territoriale quelconque, un préjudice sensible à la représentation proportionnelle d’une opinion – et ce n’est pas là un des moindres signes de sa valeur organique.

§ VII. – A quoi tient la supériorité du système proposé.

Cette propriété qu’a le nouveau système, et tous les autres avantages qu’il présente, à quoi tiennent-ils ? A bien peu de choses. En définitive, qu’avons-nous changé à l’ancien mode d’élection ? Presque rien. Nous avons tout bonnement ajouté un NUMERO D’OPINION au bulletin électoral, qui n’en parte pas aujourd’hui.

Mais ce numéro, mis en tête du bulletin, est une chose capitale. Pourquoi ? Parce qu’il introduit l’ordre et la classification dans une opération qui, à défaut de ce numéro, se passe aujourd’hui dans la confusion et le désordre, dissimulés par des formalités gênantes et anti-démocratiques.

Or, il se trouve qu’en mettant, par ce numéro, l’Ordre dans le scrutin, nous y avons mis aussi ses sœurs bénies : la Liberté, la Vérité et la Justice.

Ce n’était pas plus difficile que cela. Pourtant il fallait le trouver, et nous l’avons trouvé. Comment ? En y réfléchissant longtemps, souvent, en toute simplicité de cœur et en toute impartialité d’esprit.

Dira-t-on que ce que nous avons trouvé, chacun aurait pu le trouver aussi bien que nous... Tant mieux ! Cela prouve l’excellence du système.

§ VIII. – Conclusion.

Contre ce système on pourra déposer un vote, non produire des arguments valables.

Ceux qui le repoussent, croyant assurer leur domination d’un moment, ne feront que ruiner leur influence et leur autorité dans l’avenir.

Ce système sera adopté un jour ou l’autre, ici ou ailleurs. C’est le système naturel de l’élection démocratique : cela est évident et le deviendra plus encore par la discussion. Or ce n’est jamais impunément que des hommes politiques repoussent une vérité évidente, pour obéir à des calculs intéressés – faux calculs, s’il en fût !

Nous ne sommes qu’un petit peuple de quatre vingt mille âmes. Et pourtant il dépend de nous de doter le monde d’un instrument de progrès pacifique, d’une valeur incalculable. Nous le pouvons, sans que l’expérimentation nous expose au moindre danger. Il nous semble qu’il y a de quoi tenter l’ambition des plus grands peuples.

Inaugurer un système de représentation qui, par la seule force de sa supériorité, provoquera nécessairement l’imitation dans tous les Etats républicains, c’est rendre un service immense à l’humanité, et c’est assurer à notre patrie une gloire impérissable.

Les constituants de Neuchâtel laisseront-ils cet honneur à d’autres ?... Nous leur livrons notre idée, et nous ne mettons pas même un nom au bas de ces pages. Qu’elles restent impersonnelles ! Si le système proposé est défectueux, ce ne sont pas des noms qui le rendront meilleur ; s’il est bon, il appartient à tous !

[François-Jean-Félix Cantagrel]