alain badiou

Le choix des mots, en matière d’information et plus encore de politique, est très important. Je propose d’abord, s’agissant du 13 novembre à Paris et de tout ce qui lui ressemble dans le monde, de parler de « tueries » ou de « meurtres de masse », plutôt que d’attentats.

Un attentat est une action violente dont les cibles sont soigneusement choisies dont le but est clair pour tout un chacun, qui est explicitement revendiquée et justifiée par un groupe politique interne et reconnu dans la situation concernée, et qui cherche la protection maximale de ses auteurs. Ainsi, les populistes russes de la fin du XIXe siècle ont organisé des attentats contre le Tsar ; la Résistance clandestine en France, entre 1940 et 1945, a également monté des attentats contre l’occupant allemand et ses complices. La tuerie du 13 novembre et plus encore celles qui ont suivi en France consistent à tuer des gens pris au hasard, pour des raisons obscures et irrationnelles, et d’ajouter à ces meurtres le suicide de leurs auteurs. L’attentat est une action tournée vers une libération, vers un avenir nouveau. C’est un acte de mort tourné vers la vie. Le meurtre de masse, la tuerie, est un acte de mort tourné vers la mort. Le premier revendique une vie nouvelle, le second est de toute évidence marqué du sceau sinistre du nihilisme.

Je propose de même de ne plus nommer les acteurs d’une tuerie de masse des « terroristes ». Ce fut invariablement le mot utilisé, partout dans le monde, pour stigmatiser les militants armés d’une juste cause. Déjà les femmes et les hommes de la Commune de Paris ont été qualifiés de terroristes. C’était le mot par lequel les nazis et Pétain désignaient les Résistants, tout comme, du temps de ma jeunesse, il servait aux gouvernements français successifs pour nommer les patriotes algériens qui voulaient en finir avec l’ignominie coloniale.

Ce mot a trop servi dans l’histoire à désigner des combattants légitimes pour qu’on accepte qu’il désigne aussi bien des tueurs nihilistes. Cette équivoque concertée vise – tout comme l’état d’urgence – à discréditer, combattre et punir toute forme de violence politique, même dirigée contre des pouvoirs exécrables. Nous rappellerons ici, puisqu’on use et abuse du mot « République », qu’un des principes de toute vraie République est que l’insurrection peut être, au nom de la liberté, et plus encore aujourd’hui de l’égalité, non pas seulement une chose juste, mais un véritable devoir.

Je propose évidemment de ne plus qualifier les jeunes auteurs des tueries de masse de « radicalisés ». Etre radical, cela veut dire : examiner les choses et les situations jusque dans leurs racines, c’est-à-dire jusque dans leurs causes les plus cachées.

Une « radicalisation » est un mouvement personnel, argumenté, étayé sur une connaissance de la situation collective acquise par la pensée et par l’expérience, quand cette connaissance conduit à une idée juste, à des affirmations égalitaires incompatibles avec l’ordre dominant. Il y a eu une radicalisation républicaine entre 1789 et 1794, une radicalisation populaire pendant le Commune de Paris, une radicalisation socialiste entre 1917 et 1929 en Russie, une radicalisation communiste entre 1965 et 1976 en Chine. Les « radicalisés » dont nous parlent le gouvernement, sa police et sa justice, sont le contraire de tout cela. Ce sont des égarés dont le profil est pathologique, le mode d’action fascisant, et le but mortifère, y compris quant à eux-mêmes.

Je propose enfin de cesser d’attribuer toutes ces tueries à l’islam. Tuer au hasard des gens dans les rues des villes occidentales n’a rien à voir avec cette religion, telle qu’on en connaît les textes fondateurs et l’histoire réelle. Cela témoigne bien plutôt que tous les dieux sont morts ou mourants, et toutes les religions accommodées à la sauce des concurrences tant nationales que commerciales. Les meurtres de masse révèlent une fixation maniaque, un désir frustré, une impuissance de la pensée, face à l’étalage marchand de nos sociétés, leurs « libertés » factices et leur prétention à régenter la planète en lui infligeant la dictature aristocratique d’une poignée d’actionnaires et de leurs serviteurs politiques. L’islam n’est qu’une couverture, un récit, une chanson, plaquée sur des esprits faibles, envieux et désespérés tout à la fois. Les tueries sont le contre-effet misérable et odieux des prétentions non moins misérables de nos sociétés plantureuses. Elles sont le revers noir de ce qui nous et universellement enjoint : « Travaille pour ton salaire, consomme dans nos marchés, marche sur tes rivaux et, surtout, vis sans idées ».

Une fois ceci dit, je pense que les tueries, par elles-mêmes, ne changent rien à « nos vies ». Je pourrais dire : « hélas ! », car elles ont grandement besoin d’être changées, nos fameuses vies, nos réjouissances de classes moyennes dans les métropoles dominantes. Les meurtres de masse ne sont que des symptômes suppurants du monde qui nous accable. Changeons tout cela ! Et pour cela, un seul chemin : une radicalisation, oui, mais communiste. Au sens original du mot, celui que lui donnaient Marx et ses vrais descendants, de Varlin à Lénine, et de Lénine à ce qui sera inventé, maintenant – le temps presse -, puis par toutes les générations à venir d’authentiques « radicalisés ».

Alain Badiou, philosophe et écrivain

Extrait de : Les Inrockuptibles, no 1091 (26.10-1.11.2016), p. 46-47