jean jaurès

Tout d'abord, je voudrais expliciter le titre, peut-être imparfait, de «Jaurès caché» donné à mon propos de ce soir. Car en réalité, il y a actuellement un double mouvement, une sorte de confrontation entre d'une part, c'est vrai, une volonté de cacher ou de lisser les aspects les plus dérangeants de la pensée de Jaurès pour le système économique et social en place.

 

Ces mensonges par omission ou par euphémisme venant, on va dire pour simplifier, de l'establishment, allant de la Droite modérée à la gauche socialisante gagnée aux thèses du capitalisme ambiant. Mais, contradictoirement, vous pouvez avoir affaire à de soi-disant révélations sur des propos inattendus de Jaurès. Ces manipulations étant alors plutôt le fait d'une large mouvance que l'on peut ranger sous la bannière de droite radicale.

Cependant, que ce soit par omission, par euphémisme ou par manipulation, c'est toujours la véritable pensée et la véritable action du grand tribun qui sont escamotées et que je vais essayer de vous restituer, avec mes moyens d'autodidacte et sans prétention à l'impartialité.

J'aborderai en premier lieu le plus facile, les révélations tonitruantes et les manipulations les plus grossières pour ensuite aborder les atteintes plus subtiles envers la pensée de Jaurès.

I – Les manipulations les plus grossières, venant plutôt de la droite radicale:

A) Jaurès antisémite: Cette allégation, pour marginale qu'elle soit, revient constamment et il est bon de savoir de quoi il retourne.

Cette accusation est soutenue par des gens eux-mêmes antisémites, comme Alain Soral, proche du FN, qui feignent d'avoir ainsi un allié de prestige*. Alors que l'extrême-droite de l'époque insultait quotidiennement Jaurès avec une violence inouïe.

Alors qu'en est-il exactement de Jaurès antisémite? Il est vrai qu'il a tenu des propos qui le paraissent aujourd'hui nettement mais il ne faut pas faire d'anachronisme car beaucoup à l'époque, de droite comme de gauche (voir Proudhon, Benoît Malon et même Marx, juif lui-même) en tenaient de tels - nous sommes avant le nazisme et le fascisme, ne l'oublions pas. Tout comme on a pu accuser, un siècle auparavant, Voltaire d'en tenir également.

Ensuite et surtout, il faudrait arriver à expliquer pourquoi un antisémite aurait pris parti pour Dreyfus (certes pas tout de suite) et l'aurait défendu jusqu'au bout en jouant un rôle plusieurs fois décisif dans l'élargissement final du capitaine. D'aucuns avancent que Jaurès avait défendu Dreyfus non par conviction personnelle mais par tactique politique, pour réaliser l'unité des partis socialistes et pour lustrer sa carrière. Certes cela lui a servi après coup, mais ce n'était pas gagné d'avance car les socialistes de l'époque étaient plutôt contre intervenir dans l'Affaire - et Jaurès a dû puiser dans sa conviction, aidé par de rares socialistes et quelques républicains. D'ailleurs, cette campagne pour Dreyfus, menée au début contre l'avis de la majorité des socialistes, lui a même coûté son siège de député en 1898 – tant les préjugés antisémites étaient forts à l'époque parmi le peuple (et parmi l'élite), même parmi celui dit «de gauche». Bref, il a dû ramer à contre-courant.

Alors d'un côté, nous avons un Jaurès qui certes déclare: «On a surpris un prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l'un des siens.» Mais de l'autre, lorsqu'il a décidé de défendre le capitaine injustement condamné, il a tranché : «nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l'humanité». Et également:[si Dreyfus est innocent] «il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe, il n'est plus que l'humanité elle-même au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer». Et, enfin, il a écrit aussi: [il n'y a] «je n'ai aucun préjugé contre les juifs: j'ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l'ensemble d'Israël. Je n'aime pas les querelles de race, et je me tiens à l'idéal de la révolution française, c'est qu'au fond, il n'y a qu'une seule race: l'humanité».

Au fond, l'affaire Dreyfus a permis à Jaurès d'évoluer dans ses conceptions et c'est à Tivoli, le 7 juin 1898, dans le célèbre discours qui marque son entrée entière et passionnée dans le combat pour Dreyfus, qu'il adresse en quelque sorte des paroles d'adieu à son «vieux style»: «Et nous, nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre, par la fièvre du gain quand ce n'est pas la fièvre du prophétisme, nous savons bien qu'elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d'extorsion». Il précise aussitôt, ce qu'il ne faisait pas toujours, ou pas avec la même force auparavant: «Mais nous disons, nous: ce n'est pas la race qu'il faut briser, c'est le mécanisme dont elle se sert, et dont se servent les exploiteurs chrétiens» et il ajoute surtout: «car enfin dans la juiverie comme dans la chrétiennerie, il y a les grands et les petits». Le prolétariat juif fait ainsi son apparition, les haines de races sont dénoncées au profit de la lutte des classes qui permettra l'utilisation «de toutes les énergies, de toutes les facultés» dans la communauté universelle et fraternelle.

Voir aussi Henri Guillemin** sur You tube et surtout un article de Gilles Candar*** qui résume bien la position et l'évolution de Jaurès en la matière.

*Alain Soral: http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=D_YpwwDh2uk 

**Henri Guillemin: http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436361-jean-jaures.html 

http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=BHYmIMkUTdk 

***Gilles Candar: http://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=23_jaures+lantisemitisme 

B) Jaurès colonialiste*: Alors là, ce dont il faut tenir compte, malgré des idées essentielles arrêtées très tôt dans sa jeunesse, c'est la grande capacité de Jaurès à évoluer au contact de la réalité: jeune homme, il est un professeur républicain, admirateur de Jules Ferry, l'homme des lois scolaires, mais aussi des conquêtes coloniales. Jaurès compte de nombreux militaires dans sa famille. Certains ont participé à la conquête de l'Algérie. Les amiraux Constant et Benjamin Jaurès sont allés guerroyer en Cochinchine, dans l'Annam et en Chine. Le jeune Jaurès loue donc, tout comme un autre à l'époque, la mission civilisatrice de la France: «Ces peuples sont des enfants» et il faut se faire aimer en assurant l'ordre et en construisant des écoles, explique-t-il aux électeurs du Tarn lorsqu'il prépare son élection comme député en 1885. Citation: «...Quand nous prenons possession d'un pays, nous devons amener avec nous la gloire de la France, et soyez sûrs qu'on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté. Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que jamais nous n'avons fait de mal à leurs frères volontairement : que les premiers nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs, et aboli l'esclavage [...]; que là enfin où la France est établie, on l'aime, que là où elle n'a fait que passer, on la regrette; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les coeurs restent attachés.»

Cependant, il apprend vite que le monde n'est pas si simple. Il devient socialiste (notamment après 1892), mais longtemps semble rester discret sur les questions coloniales. La documentation est rare, la presse peu fiable, la science ethnographique guère assurée. Peu de gens s'intéressent à ces terres lointaines et d'autres sujets passionnent bien autrement l'opinion: cléricalisme, libre-pensée, protectionnisme, libre échange, lutte contre le phylloxéra, scandale du Panama... Pourtant Jaurès travaille, lit, discute, s'ouvre aux réalités du pays comme de l'étranger. Il se rend au printemps 1895 à Sidi-bel-Abbès, en Algérie, à l'invitation de son ami Viviani. Il prend alors conscience de l'existence de graves problèmes et des lourdes tensions en Algérie**. Les colons, les juifs devenus citoyens français par le décret Crémieux en 1870 et la masse de la population arabe, musulmane, appauvrie par les conséquences de la conquête et les spoliations, s'affrontent sourdement. Parfois des émeutes éclatent. Jaurès écrit à plusieurs reprises sur l'Algérie, après ce voyage et à l'occasion de crises diverses qui secouent ces départements officiellement intégrés à la République française. Son originalité est qu'il ne passe pas sous silence la masse arabe et ses droits. «Nous avons été les tuteurs infidèles du peuple arabe» écrit-il et: « il n'y a pas de solution sans la reconnaissance aux membres du peuple arabe des mêmes droits qu'aux citoyens français, et la reconnaissance de ces hommes comme citoyens français». À l'époque, il s'agirait de «garanties», de «traitement plus humain», d'accepter aussi le principe de l'accès à la citoyenneté française de populations qui garderaient le statut juridique musulman. Un programme qui pourrait donc s'insérer dans la logique d'un réformisme colonial, lequel existe au sein de la gauche républicaine... mais qui est régulièrement réduit à l'impuissance par une majorité indifférente ou sensible aux arguments des milieux coloniaux. Pour Jaurès, comme il l'écrit dans l'Humanité: «il est temps que partout les indigènes soient protégés» et bénéficient «d'énergiques mesures de réparation», car «en Tunisie, comme en Algérie, comme au Congo, comme au Maroc, c'est en les pillant que des milliers d'aventuriers s'enrichissent». Non seulement Jaurès saisit le mécanisme des rapines, mais c'est aussi pour lui l'occasion de se pencher plus avant sur la civilisation arabo-musulmane et les sociétés africaines: il faut apprendre l'histoire musulmane, le droit musulman, tous les aspects de cette «civilisation admirable et ancienne», dit-il.

L'aspect le moins populaire du colonialisme est sans doute celui de la conquête militaire. Ce n'est donc qu'une demi-surprise lorsque Jaurès s'oppose à la conquête du Maroc au début du XXe siècle, qui suit celles de l'Algérie et de la Tunisie. Jaurès mène campagne contre la guerre du Maroc. Il comprendrait une présence économique et culturelle qui serait profitable à la France. Il n'accepte pas la guerre et ses méthodes. C'est le minimum, diront certains ? Mais peu atteignent ce minimum, précisément, même à gauche, dans la France de la Belle Époque. Lorsque Jaurès dénonce les massacres, les exactions, les bombardements de civils, la mise à mort des femmes et des enfants qu'il devine, qu'il reconstitue derrière les euphémismes et les propos lénifiants des communiqués officiels, Jaurès se fait insulter, traiter d'agent de l'Allemagne, puisque l'Allemagne prétend elle aussi défendre l'indépendance marocaine, d'insulteur des soldats français, les «plus généreux et les plus humains qui soient au monde», comme le déclare le radical Paul Doumer. Pendant longtemps, les patriotes marocains seront au mieux des «rebelles» ou des «fanatiques», le plus souvent des «salopards» comme le chantait encore dans les années 1930 Marie Dubas. Cette campagne contre les guerres du Maroc vaut sans doute à Jaurès les pires haines contre lui. C'est que la mainmise française ne se fait pas si aisément. Les Marocains résistent. L'Allemagne intervient (visite de Guillaume II à Tanger en 1905, coup d'Agadir en 1911). Donc non seulement Jaurès semble s'en prendre à l'action qui se proclame pleine de bonnes intentions, de gouvernements républicains, de gauche le plus souvent (l'anticlérical Rouvier, le radical Clemenceau, ancien anticolonialiste pourtant, les socialistes Briand ou Viviani, le dreyfusard Gal Picquart ministre de la Guerre), mais il contrecarre l'action nationale alors qu'est en jeu notre rivalité avec l'ennemi traditionnel, l'Allemagne du Kaiser Guillaume. Et Jaurès s'engage. Ses articles, ses discours à la Chambre ou en réunions publiques, se comptent par dizaines et même davantage. Il est interrompu, insulté, caricaturé, promis à la mort honteuse par tous les patriotes, de droite... mais aussi de gauche comme son ancien ami Péguy, en route vers le nationalisme, ou les habitués du salon de son amie Arconati-Visconti dont il finit par être exclu. Isolé, Jaurès s'est élevé au-dessus de la plus grande partie de la classe politique par sa générosité et sa capacité d'imagination. Lui pressent, découvre la grandeur des civilisations non européennes. Non, les Marocains qui se défendent ne sont pas des fanatiques. Ils défendent la liberté de leur civilisation, qui a ses mérites, même si, comme les autres, elle doit savoir s'ouvrir et évoluer. Jaurès est isolé quand il se prononce à la Chambre contre le traité de protectorat sur le Maroc (12 juin 1912), au nom aussi de la civilisation marocaine, «civilisation à la fois antique et moderne», qui a «sa tradition et sa fierté», civilisation «souple, variée», qui a su à la fois exprimer «le plus haut degré de génie philosophique» et rayonner jusqu'au cœur de l'Afrique.

Certes l'hostilité socialiste à la conquête coloniale, affirmée régulièrement aux congrès, allait de soi et rejoignait l'opposition traditionnelle des radicaux à ces expéditions. Mais que faire des empires coloniaux acquis? De même que se développait un radicalisme d'affaires et de colonies, de même certains socialistes se laissent aller à rêver de projets de coopératives ou d'expériences socialistes... dans des régions propices qu'on aurait au préalable vidées de leurs habitants, à moins que ceux-ci ne deviennent d'obéissants sujets. Ainsi, le projet Deslinières de colonisation socialiste au Maroc, soutenu par Guesde et Cachin, faillit être approuvé par le groupe parlementaire socialiste (séances du 16 février et du 8 mars 1912). L'intervention de Jaurès et de Vaillant fut décisive pour l'empêcher. Ainsi, l'Internationale socialiste à Stuttgart condamne fermement en 1907 le principe même du colonialisme, mais derrière ce rappel solennel, la lecture des débats fait apparaître la montée de courants favorables à l'acceptation du système colonial, souvent sous couvert d'amélioration. Jaurès indique par moments l'inclinaison de sa pensée, mais il manque de temps pour la préciser et la définir au fond alors qu'il est accaparé par mille autres questions. En tout cas, il a pris conscience de l'enchaînement des responsabilités. Non seulement, la politique coloniale de la France est condamnable en soi, mais en outre, elle participe pleinement à la montée des nationalismes, des antagonismes, des haines et des rivalités qui conduit à la catastrophe. Jaurès n'a pas été le seul anticolonialiste de son temps. Clemenceau a des formules plus acérées (Le Grand Pan, 1896). Hervé, dans La Guerre sociale, mène de vigoureuses campagnes. Mais Jaurès se distingue par la rigueur de sa réflexion. Et surtout, il a évolué vers la gauche et l'anticolonialisme alors que les susnommés ont viré à droite: Clemenceau soutient l'expédition coloniale au Maroc, Hervé d'anarchiste deviendra patriote fanatique en 1914... Pour finir, cette belle citation de Jaurès, en 1910, tirée de son livre «l'Armée nouvelle»: «Donner la liberté au monde par la force est une étrange entreprise pleine de chances mauvaises: en la donnant, on la retire. Et les peuples gardent rancune du don brutal qui les humilie. (...). Robespierre l'avait pressenti; il l'avait annoncé lorsque seul, aux Jacobins, il luttait avec une obstination héroïque contre le parti de la guerre, contre l'entraînement belliqueux du peuple que son besoin d'action révolutionnaire poussait aux grandes aventures (...). Il prédisait aux hommes impatients d'aller à la liberté par le chemin hasardeux de la guerre, les convulsions contre-révolutionnaires qui sortiraient sans doute de la défaite, la dictature militaire qui sortirait de la victoire (...). Il criait aux exaltés cette magnifique parole: «Ce n'est pas à la pointe des baïonnettes qu'on porte aux peuples la Déclaration des Droits de l'Homme». Grandes leçons qu'il faut retenir pour préserver à jamais les peuples en révolution des tentations de la guerre, même s'ils croient par là brusquer dans le monde la victoire de l'idée.

*pour écrire ce chapitre, j'ai recopié en grande partie l'article de Gilles Candar dont voici le lien: http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-34819968.html 

**exemple de site qui fait de la désinformation quant au colonialisme et à l'antisémitisme de Jaurès, en oubliant l'évolution de sa pensée: http://www.contreculture.org/AG%20Jaur%E8s.html 

C) Jaurès nationaliste*: Sans remonter jusqu'à certains collaborateurs de 1940 qui s'appuyèrent sur l'importance de la nation où s'épanouit le socialisme chez Jaurès pour prôner le «rapprochement franco-allemand» (dont Marcel Déat qui venait de la SFIO), nous trouvons aujourd'hui d'autres tentatives de ce genre. Ainsi Sarkozy cita-t-il beaucoup Jaurès durant sa campagne électorale de 2007, avec notamment: «La nation, c'est le seul bien des pauvres» ou encore: «Le pouvoir républicain a envers la nation tout entière et surtout envers les plus humbles, un immense devoir d'initiative réformatrice» et enfin: «C'est l'individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l'humanité, de Dieu». Jean-Marie Le Pen se réclama aussi du patriotisme de Jaurès durant cette présidentielle, mais le pompon a été peut-être atteint lors des élections européennes de 2009 dans la région Sud-ouest. Le Front national avait édité une affiche avec le portrait de Jean Jaurès. Y figurait en haut une phrase célèbre de ce dernier «A celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien». Et en bas de l'affiche, le FN affirmait que le député socialiste du Tarn aurait voté Front national.

C'est là bien mal connaître Jaurès que de le faire parler ainsi un siècle après sa mort... Et cela ne repose bien sûr sur aucun fondement historique. Les nationalistes et la droite d'alors l'ont en effet sans cesse insulté, méprisé, menacé, agressé et ce qu'il a fait et qu'il représente est encore aujourd'hui profondément honni de l'extrême droite et d'une bonne partie de la droite. Tout au long de sa vie politique, notamment lorsqu'il a pris position contre la loi qui faisait passer le service militaire de deux à trois ans, les nationalistes l'ont traité d'ennemi de la France, de sans-patrie, de lâche et de traître. A l'approche de la crise de l'été 1914, leur presse et une partie des titres conservateurs ainsi que les Maurras, les Daudet ont même armé, par leurs propos haineux et serviles, le bras de son assassin.

Certes, Jaurès aimait la France, mais pas celle de la droite ni de l'extrême droite monarchiste, cléricale et nationaliste. Il aimait la nation française parce qu'y avaient éclos la Révolution et la République et qu'ainsi elle était la matrice du message de l'émancipation de l'humanité. En quelque sorte, il s'agirait de déployer les potentialités de la République née de la Révolution pour arriver à ce qu'on appelait la République sociale, synonyme de socialisme. C'est très explicite dans la citation que voici, dans laquelle il répond à Marx qui affirmait que les prolétaires n'avaient pas de patrie: «C'est une boutade regrettable chez Marx car les prolétaires ont une patrie comme les autres. Et en particulier les prolétaires français ont une double patrie: premièrement, il y a le sol national à défendre si on veut l'envahir et, deuxièmement, il se trouve que sur ce sol national a germé la République c'est-à-dire l'espérance humaine. Par conséquent, en cas de guerre, nous les socialistes seront les premiers à défendre le sol».

Cette façon de voir implique que Jaurès est à la fois nationaliste car il aime sa patrie mais est aussi internationaliste car sa patrie a un message universel de fraternité à destination de l'humanité entière. Cette position est clairement illustrée dans sa fameuse tirade où il traite des rapports réciproques entre l'Internationale et les patries: «(...)Internationale et patrie sont désormais liées. C'est dans l'internationale que l'indépendance des nations a sa plus haute garantie; c'est dans les nations indépendantes que l'internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire: un peu d'internationalisme éloigne de la patrie; beaucoup d'internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale; beaucoup de patriotisme y ramène.»

On le voit, on est loin ici de la nation quelque peu chauvine et orgueilleuse des «maquignons de la patrie» comme le disait Jaurès. D'ailleurs, il s'est maintes fois prononcé en faveur d'une «armée nouvelle» uniquement défensive, un peu sur le mode des milices suisses et surtout non seulement débarrassée du code militaire alors en vigueur mais faisant une part «(...) le (au) suffrage universel du peuple dans la formation des cadres(...)» par un système à base élective pour désigner les cadres de l'armée. Il s'est battu pour les droits de l'homme, mais de tous les hommes, pas seulement des Français. Il a lutté, je l'ai déjà dit, contre la politique coloniale de la France, en s'opposant notamment à la guerre au Maroc, il a lutté pour l'accession des musulmans d'Algérie à la citoyenneté. Dans un de ses derniers articles (L'Humanité du 24 juin 1914), il demandait par exemple de «protéger les ouvriers étrangers contre l'arbitraire administratif et policier pour qu'ils puissent s'organiser avec leurs camarades de France et lutter solidairement avec eux sans crainte d'expulsion». Au sein de l'Internationale socialiste, il a oeuvré en faveur de l'entente entre les peuples et de la paix. Il voulait aussi que soient établies des règles de droit (tel l'arbitrage obligatoire) qui dépassent le cadre politique national. Contre la guerre de revanche, il s'est sans cesse opposé au nationalisme cocardier, souhaitant l'apaisement au moment des crises diplomatiques et le rapprochement, en vue d'actions communes, des socialistes et des salariés français et allemands. Il alla même jusqu'à proposer une action illégale, hors du cadre républicain, la grève générale simultanée en cas de guerre.

En fait, si l'on veut aller plus loin pour bien comprendre le point de vue de Jaurès quant au binôme Nation/Internationale, on peut aussi se référer à son point de vue philosophique qu'il a exposé dans sa thèse «De la réalité du monde sensible» à 33 ans. Il dit que l'univers est un tout organique où deux principes sont à l'oeuvre en même temps: la chute, la dispersion, la division et le relèvement vers l'union et l'unité. Ainsi les individus (la chute) se groupent en familles qui font société et fondent la nation (l'union). Mais de même l'Humanité aujourd'hui divisée en nations (la chute), cherche en même temps son union (par l'Internationale). Mais cette union ne sera pas la négation ni même le dépassement de l'un des termes: l'individu dans la nation, la nation au sein de l'humanité continueront de coexister – ou plus exactement de se pénétrer (c'est le terme employé par Jaurès!) mutuellement.**

Une citation pour illustrer le premier binôme individu/nation: Et qu'on ne s'étonne point qu'ayant revendiqué d'abord la liberté de la personne humaine, nous fassions intervenir maintenant la communauté nationale. Il n'y a que la nation qui puisse affranchir tous les individus (...) Et si nous transférons à la communauté nationale ce qui fut la propriété de classe des capitalistes, ce n'est pas pour faire de la nation une idole; ce n'est pas pour lui sacrifier la liberté des individus. C'est, au contraire, pour qu'elle puisse fournir une base commune à toutes les activités individuelles et à tous les droits individuels.» (Etudes Socialistes)

Et enfin une autre citation pour illustrer le binôme nation/humanité ou patrie/Internationale: «Mais ce qui est certain, c'est que la volonté irréductible de l'Internationale est qu'aucune patrie n'ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n'est pas seulement servir l'internationale et le prolétariat universel, par qui l'humanité à peine ébauchée se réalisera, c'est servir la patrie elle-même.(...)» Jean Jaurès, L'armée nouvelle, 1911.

En conclusion, ce qu'il faut retenir, c'est que la nation pour Jaurès n'est pas une idole absolue. Certes basée sur le sol, comme il le dit, elle doit faire allégeance d'une part aux droits des individus et, d'autre part, aux autres nations dans le cadre d'une entente internationale.

*pour ce passage je me suis beaucoup appuyé sur Gilles Candar: http://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=19_jaures+campagne 

**pour ces questions philosophiques, je vous conseille: «Etat et socialisme chez Jean Jaurès» de Bruno Antonini, l'Harmattan 2005 

II – Les atteintes plus subtiles à la pensée de Jaurès.

A)Il y a eu pendant longtemps une mise sous le boisseau de la religiosité de Jaurès: elle est plutôt le fait de son propre camp, de la gauche en général, même si les choses ont évolué dernièrement. Peut-être, est-ce là le résultat de la cassure lors de la révolution française qui a produit une gauche anticléricale face à une Eglise ayant continué de se ranger aux côtés des privilégiés. Conscient de cet état d'esprit de sa famille politique et d'une bonne partie de l'opinion, Jaurès s'est sans doute aussi quelque peu censuré. Il a dû, par exemple, essuyer beaucoup de reproches de ses camarades socialistes lorsque sa fille fit sa première communion. Pour se défendre, il écrit un article intitulé «Mes raisons» en 1901. Extrait: « Oui, j'essaie, quand j'aborde (devant les citoyens rassemblés) les problèmes généraux du monde et de la vie, de substituer l'idée de loi et d'évolution à l'idée de miracle et d'arbitraire. Mes enfants ont le droit de savoir, et ils sauront à mesure que leur raison se posera ces inévitables problèmes, pourquoi je ne crois pas, pourquoi je ne pratique pas, et quelle est ma conception du monde.» Jaurès écrit donc ici qu'il ne croit pas mais ajoute de manière ambiguë qu'il a une conception du monde. Or, il a donné sa conception du monde dans sa thèse de philosophie («De la réalité du monde sensible»*) écrite en 1891 et cette dernière est explicite quant à un panthéisme mystique de Jaurès. De plus, ici pas d'évolution de sa part puisqu'il dira, vers 1911 je crois: « J'ai écrit sur la nature et Dieu et sur leurs rapports et sur le sens religieux du monde et de la vie un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée».

Donnons quelques extraits de ce fameux livre, c'est-à-dire sa thèse de philosophie: «Dieu, en se mêlant au monde, n'y répand pas seulement la vie et la joie mais aussi la modestie et le bon sens. Dieu, parce qu'il est présent partout, ne fausse pas, ne détruit pas les simples et les tranquilles relations qu'ont entre eux les objets et les êtres.» Et aussi : «Que le monde sera beau lorsque, en regardant à l'extrémité de la prairie le soleil mourir, l'homme sentira soudain, à un attendrissement étrange de son coeur et de ses yeux, qu'un reflet de la douce lampe de Jésus est mêlé à la lumière apaisée du soir.» Jaurès était en effet un esprit mystique et religieux – panthéiste disent la plupart de ses exégètes (panthéisme: système religieux et philosophique qui identifie Dieu et le monde). L'«anticléricalisme subalterne et frivole», comme il le disait, lui déplaisait beaucoup. Jaurès n'a jamais fait profession d'athéisme, ni même de matérialisme philosophique, même s'il appliquait la méthode du matérialisme historique. Il n'admettait pas notamment que l'école laïque eut pour objectif de combattre les pratiques religieuses.

Mais, premier mais, il a déclaré à l'adolescence avoir perdu la foi religieuse de son enfance. Puis il fut un champion de la laïcité en se battant pour imposer la loi de 1905 de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il n'accepta jamais le dualisme scolaire ni le principe de la liberté de l'enseignement et, après avoir bien ferraillé, il dut renoncer à regret à son projet de «service public national de l'enseignement» taxé de «projet collectiviste» par Clemenceau.** Il a écrit aussi: «le christianisme dans la société actuelle n'est qu'une organisation théocratique au service de l'inégalité sociale et qu'il s'agit avant tout de le renverser.» «Et moi je vous le dis (à l'Eglise): quoi que vous fassiez, ou vous périrez, ou vous ferez à la science, à la démocratie, à la liberté, de nouvelles et fortes concessions.»

Jaurès espère que l'humanité sera capable de briser les derniers relents de la théocratie en gardant vivant et agissant en elle l'esprit du Christ, correctement interprété, c'est-à-dire comme non faiseur de miracles, comme être non-surnaturel***: «Ainsi sera-t-il possible de concilier la liberté et le message du Christ s'il est démontré que sa mission a été trahie par l'Église.» Allant plus loin encore: «L'humanité comprendra et aimera d'autant plus le Christ qu'elle pourra se passer de lui (...) quand le socialisme pourra renouveler et prolonger dans l'humanité la personne du Christ». En fait, l'émancipation laïque repose pour Jaurès sur le renversement du primat des «devoirs envers Dieu» et l'affirmation de la prééminence des «droits de l'homme» et des «devoirs envers l'humanité». Grâce au socialisme: «l'âme humaine redevenue libre et, si j'ose dire, disponible cherchera un aliment de vie, et, par là, le socialisme sera comme le prélude d'une vaste rénovation religieuse». Le socialisme est en quelque sorte appelé à remplacer la religion, qui lorsqu'elle demeurera, relèvera uniquement de la sphère privée. Pas de quoi pavoiser non plus donc pour les gens de droite qui voudraient, via Jaurès, réinviter la religion dans l'arène politique, c'est-à-dire «la vieille chanson» inculquant soumission et fatalisme face à l'ordre social en général et à une hiérarchie moyenâgeuse en particulier.

Mais, de manière encore plus dynamique qu'une simple perspective de transition du religieux obscurantiste à une laïcité mystique, la religion chez Jaurès est aussi son oxygène quotidien qui lui sert à aller de l'avant pour changer les choses. C'est une foi active qui se coltine au réel. C'est également très clair dans la citation suivante: «(...) Il y a, à l'heure actuelle, comme un réveil de la religiosité, on rencontre partout des âmes en peine cherchant une foi (...) et il n'y a presque pas une de ces âmes souffrantes qui ait le courage de chercher la vérité (...) et de se construire à elle-même (...) la maison de repos et d'espérance.(...) Quiconque n'a pas une foi ou besoin d'une foi est une âme médiocre; quiconque a un système ou une doctrine pour appuyer sa foi est un lourd scolastique. De même, dans l'ordre social, [ et c'est là un parallèle intéressant] on se plaît à parler de justice, à rêver de fraternité humaine (...) Mais si l'on se trouve devant les systèmes d'équité que les hommes de volonté et de coeur veulent faire prévaloir, on n'a que dédain pour les chimériques (...). La maison d'espérance côté religieux, les systèmes d'équité côté laïque: ces deux éléments sont en interaction chez Jaurès – ou autrement dit, la foi chez Jaurès est le soubassement de son engagement socialiste. Une foi où passe un souffle lyrique et optimiste quant à l'être humain: «(...) je ne conçois pas une société sans une religion, c'est-à-dire sans des croyances communes qui relèvent toutes les âmes en les rattachant à l'infini d'où elles procèdent et où elles vont.» Ainsi, pour lui, chaque individu aspire à se dépasser et à s'unir aux autres, l'humanité elle-même aspire à se dépasser.

*«De la réalité du monde sensible» éditions Alcuin 1994.

**pour approfondir le sujet, voir l'article de Jean-Paul Scot dont je me suis inspiré ici pour traiter de la religion de Jaurès: http://www.gauchemip.org/spip.php?article11634 

***pour ces questions religieuses, voir le livre: «Jaurès le prophète» de Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson, Albin Michel

B) Voyons pour finir la manipulation principale et la plus dommageable à mon goût, celle qui consiste en une mise en avant des aspects réformistes en parallèle à la mise à l'écart des aspects radicaux, sinon révolutionnaires, de la pensée politique de Jaurès. Cette manipulation étant plutôt du fait des actuels tenants du système: gauche d'accompagnement et droite de pouvoir:

Ainsi Jaurès serait, premièrement, à ranger définitivement dans le camp des réformistes parce qu'il ne prône pas un mouvement social d'ampleur et limité dans le temps pour renverser le système mais des réformes graduelles pour le changer, et deuxièmement, tout cela en restant dans le cadre de l'Etat qui serait neutre - alors que Marx le juge au service de la classe dominante et à détruire*.

a)Sur le premier point:

-effectivement Jaurès a bien la volonté de vouloir transformer peu à peu la société par des réformes, de manière non-violente. Sur un plan philosophique d'abord : «[la confiance en l'homme] sait que les forces bonnes, les forces de la sagesse, de lumière et de justice, ne peuvent se passer du secours du temps et que la nuit de la servitude et de l'ignorance n'est pas dissipée par une illumination soudaine et totale mais atténuée seulement par une lente série d'aurores incertaines» (1903). Plus politiquement ensuite: «Ce n'est pas par le contre-coup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir, mais par l'organisation méthodique et légale de ses propres forces sous la loi de la démocratie et du suffrage universel. Ce n'est pas par l'effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c'est par la croissance du prolétariat que l'ordre communiste s'installera graduellement dans notre société» (1901).

Plus précisément encore : « [la méthode réformiste] consiste à introduire, selon moi, dans la société d'aujourd'hui des formes de propriété qui la démentent et la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants: elles sont, elles doivent être des préparations (Etudes Socialistes). Ou enfin: «Précisément parce qu'il est un parti de révolution (le parti socialiste), précisément parce qu'il n'est pas arrêté dans sa revendication incessante par le droit, périmé à ses yeux, de la propriété capitaliste et bourgeoise, il est le parti le plus essentiellement, le plus activement réformateur, le seul qui puisse donner à chacune des revendications ouvrières son plein effet, le seul qui puisse faire toujours de chaque réforme, de chaque conquête, le point de départ et le point d'appui de revendications plus étendues et de conquêtes plus hardies; et quand il signale à la classe ouvrière, avec l'utilité, la nécessité, la bienfaisance de chaque réforme, les limites que lui impose le milieu capitaliste même, ce n'est pas pour le détourner de l'effort immédiat de réalisation, c'est pour l'amener à conquérir des réformes nouvelles et pour lui rendre toujours présente et sensible, jusque dans l'effort incessant d'amélioration, la nécessité de la réforme totale, de la transformation décisive de la propriété.»

-Donc, méthode réformiste, graduelle certes, mais pour arriver tout de même, vous l'avez noté à plusieurs reprises dans ces dernières citations, à l'appropriation collective des moyens d'échange et de production. Est-ce donc du réformisme quand Jaurès, toute sa vie durant, fut un collectiviste – il fut même collectiviste avant d'être socialiste puisqu'en 1886, lors de son premier mandat de député sur une liste républicaine, il proposa une loi sur les retraites ouvrières en guise disait-il déjà, de «premier pas sur la voie de ce socialisme vers quoi tout nous achemine». Citations quant à l'appropriation des moyens de production: «Les richesses accumulées par l'humanité doivent être à la disposition de toutes les activités humaines et les affranchir (...)». «Ce n'est pas seulement la cité, c'est l'atelier, c'est le travail, c'est la production, c'est la propriété qu'il (le socialisme) veut organiser selon le type républicain. A un système qui divise et opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs (...) sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.» (Discours à la jeunesse, 1903). «(Le but du socialisme), c'est la substitution totale de la propriété sociale à la propriété capitaliste, c'est l'organisation du travail affranchi, du travail souverain devenu maître de tous les moyens de production et d'échange» (congrès de Toulouse – 1908). «La propriété sociale doit se créer, pour garantir la vraie propriété individuelle, la propriété que l'individu humain a et doit avoir de lui-même» (Etudes Socialistes). «Si l'on se représente l'ensemble des industries comme une coopération universelle, chacun des citoyens, chacun des producteurs sera investi d'un droit sur l'ensemble de la propriété sociale.» (Etudes Socialistes 1901).

-Vous remarquerez cependant la nature particulière de cette appropriation collective qui doit se faire au service de l'individu (qui a un droit sur l'ensemble de la propriété sociale). C'est là aussi la marque de Jaurès qui était dès le départ soucieux du risque d'écrasement des individus par un système collectif qui leur échapperait. Manifestement, Jaurès avait pressenti les dangers d'un socialisme d'Etat. Ainsi il a écrit: «Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale: plutôt l'anarchie que le despotisme quel qu'il soit». Donc pas de socialisme d'Etat mais une mise à disposition des biens communs aux citoyens ou groupements de citoyens (coopératives, syndicats) qui en seraient les usufruitiers tandis que la nue-propriété resterait à la nation ou à l'Etat. C'est le sens de cette citation : «Et si nous transférons à la communauté nationale ce qui fut la propriété de classe des capitalistes, ce n'est pas pour faire de la nation une idole; ce n'est pas pour lui sacrifier la liberté des individus. C'est, au contraire, pour qu'elle puisse fournir une base commune à toutes les activités individuelles et à tous les droits individuels.» Et encore: «Au fond, tout à la nation signifie seulement: tout aux travailleurs, sous la sauvegarde constante et nécessaire de la nation.» Pour illustrer cela, Jaurès prend même comme exemple le système du loyer-acquéreur. Au final, ce collectivisme fait penser à un système de nature autogestionnaire et, par là, Jaurès est plus proche de Proudhon que de Marx**.

b)Ce qui nous amène à examiner à présent le deuxième point du réformisme de Jaurès, à savoir sa conservation de l'Etat qu'il considérait comme un lieu neutre, simple enregistreur des rapports de force et non pur instrument au service de la bourgeoisie.

-Citation: «[Kautsky] démontre (et c'est là, pour nous socialistes, le point vif du débat) qu'il est faux que le régime représentatif et plus précisément le régime parlementaire soient la forme naturelle de la domination bourgeoise. La vérité, c'est que ce régime peut s'adapter aussi bien au gouvernement de la démocratie qu'au gouvernement de l'oligarchie bourgeoise. Le parlementarisme ne résout pas, au profit de telle ou telle classe, le conflit direct entre le prolétariat et la bourgeoisie capitaliste; il est plutôt le champ où les forces prolétariennes et les forces capitalistes se heurtent et se mesurent»

Plus globalement, Jaurès pense qu'il suffira de déployer toute la logique de la République (issue de la Révolution) pour réaliser le socialisme. Le socialisme est en germe dans la République française. C'est ce qu'il appelle «la République sociale» ou «la République jusqu'au bout». Ou encore: «Sans la République, le Socialisme est impuissant, sans le Socialisme, la République est vide.» Comme le dit Bruno Antonini : «La République a pour destination la réalisation du socialisme, c'est un moyen mis au service d'une fin qui la dépasse et où elle s'auto-abolit en se muant en socialisme». Jaurès est donc pour laisser les institutions étatiques bourgeoises présentes puisqu'elles permettent d'arriver au socialisme, c'est-à-dire comme on l'a vu, à l'appropriation collective des moyens de production.

-Cependant, pour réaliser cette tâche de long terme, Jaurès, comme Marx, désigne un acteur, le prolétariat, et une méthode, la lutte des classes. Pour Jaurès, le prolétariat est «la souffrance humaine... l'humanité meurtrie» ou encore «le quatrième Etat, celui qui n'a rien, ne possède rien». «C'est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l'épreuve de la critique et aux atteintes profondes du temps, d'avoir rapproché et confondu le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier (...) le socialisme ne réalisera toute son idée que par la victoire du prolétariat (1901). «C'est ainsi que le principe de la lutte de classes, qui suppose d'abord la division de la société en deux grandes catégories contraires, les possédants et les non-possédants; qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l'expérience collectiviste, c'est ainsi que la lutte de classes s'est complétée par la conviction acquise par le prolétariat qu'il devait s'émanciper lui-même et pouvait seul s'émanciper. («Les deux méthodes», 1900).

-Certes, cette lutte des classes jaurésienne reste pour beaucoup sur le terrain du parlementarisme démocratique, du syndicalisme et du mouvement coopérateur, même si Jaurès envisage aussi la grève générale, mais dans des buts bien précis (comme, nous l'avons vu, refuser de faire la guerre) et pas pour prendre le pouvoir. De plus, cette lutte des classes n'exclut pas quelques virages tactiques passagers pour lesquels il fut très critiqué. Citation: «c'est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière». Du coup, sa conception de la lutte des classes peut laisser place à des formes de collaboration de classe: « (grouper) autour du prolétariat quelques-unes des consciences les plus nobles et les plus hardies de la bourgeoisie et ainsi adoucir l'évolution, ménager les transitions, amortir les chocs» (1893). Ou encore: «Ainsi la révolution sociale, en brisant la bourgeoisie, agrandira et ennoblira son oeuvre (...) Donc, pour les deux classes antagonistes, pour le prolétariat et pour la bourgeoisie, la révolution sociale sera une ascension (...) C'est en montant toutes deux que les deux classes se confondent; c'est sur un sommet que sera proclamée l'unité humaine.» (1898).

En résumé, Jaurès considère que la lutte des classes s'exerce au sein d'un Etat continué qui se mettrait au service du prolétariat, une fois sa conquête faite par ce dernier. Ce qui n'entraînerait pas le commencement du dépérissement de l'Etat, comme chez les marxistes, mais plutôt le dépérissement du capitalisme en étant notamment le garant (le nu-propriétaire) du bien commun mis à la disposition des citoyens. Comme l'écrit Bruno Antonini, dont je me suis beaucoup servi: «Tel est le socialisme jaurésien, un socialisme qui n'est pas contre l'Etat, ni même d'Etat, mais par l'Etat: c'est par lui que s'effectue la révolution sociale, par l'action réformatrice, graduelle et légale.»

* Pour en savoir plus sur Jaurès et les marxistes, voir la conférence de Jean-Numa Ducange du 2 octobre 2012 (durée: 1 heure): http://vimeo.com/50768361 

** Voir: «Etat et socialisme chez Jean Jaurès» de Bruno Antonini, l'Harmattan 2005.

CONCLUSION

Comme vous le voyez, nous sommes tout de même loin du Jaurès présenté par les politiques et même une partie des universitaires qui préfèrent mettre en exergue le partisan de Dreyfus, le pacifiste luttant contre l'approche de la guerre ou alors l'orateur hors pair (ce qui est vrai). Même lorsque ces gens se trouvent devant des faits gênants comme ceux dont je vous ai parlé, ils essaient de mille et une manière de les minorer.

En fait Jaurès fut, comme l'a dit Trotsky, «un athlète de l'idée». Cette idée, son idée, c'était le socialisme qui était, comme il le disait «la lumière de sa vie», un socialisme à présupposés religieux mais s'attaquant au réel avec la volonté de le changer.

Sa méthode pour y arriver était, c'est vrai, réformiste, non-violente et morale comme les chantres de l'abdication devant le capitalisme nous le répètent tous les jours à l'envi. Pourtant, ce réformisme est encore d'une radicalité incroyable pour les chastes oreilles des tenants du système: appropriation collective des grands moyens de production avec le prolétariat et par la lutte des classes.

Pour finir, une dernière fois, la parole à Jean Jaurès qui va sembler s'adresser à nous ce soir, en affirmant: «vouloir faire d'abord oeuvre de réforme et dans la réforme, oeuvre commençante de révolution, car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire.» «Les deux méthodes», 1900.

QUELQUES EXEMPLES DE FALSIFICATIONS DE LA PENSEE DE JAURES:

1) l'affaire du «discours à la jeunesse»

Ce document de Jaurès le plus souvent cité, le voici ici dans ce petit fascicule, il fait à peine 16 pages. Ce passage est effectivement magnifique, qui reprend sur 2 pages l'expression: «Le courage, c'est ceci ou cela, le courage, c'est d'être tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe etc.» Pour finir notamment par la formule restée la plus connue sans doute: «le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel», formule qui a servi à tous les réformistes pour justifier leurs pires reniements des 30 dernières années. Mais, quittons un instant le passage final de ce discours pour nous rendre en son milieu, page 8. Qu'y lisons-nous ? «Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n'est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c'est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu'il faut faire entrer la liberté vraie l'égalité, la justice. Ce n'est pas seulement la cité, c'est l'atelier, c'est le travail, c'est la production, c'est la propriété qu'il veut organiser selon le type républicain. A un système qui divise et opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.»

Car, comme les marxistes, Jaurès est un partisan de l'appropriation collective des grands moyens de production. Il le répète de nombreuses fois, par différents biais, tout au long de sa carrière politique: pour l'établissement du socialisme, si ce n'est pas la condition suffisante, c'en est en tout cas la condition nécessaire. Vous pouvez considérer tous ceux qui minimisent cette prise de position de Jaurès comme des menteurs.

Citations:

«Et si nous transférons à la communauté nationale ce qui fut la propriété de classe des capitalistes, ce n'est pas pour faire de la nation une idole; ce n'est pas pour lui sacrifier la liberté des individus. C'est, au contraire, pour qu'elle puisse fournir une base commune à toutes les activités individuelles et à tous les droits individuels» (p.132 Etudes Socialistes 1901) occu «la patrie»

«Les richesses accumulées par l'humanité doivent être à la disposition de toutes les activités humaines et les affranchir (...) (ES)occu versus »Tout individu humain a droit à l'entière croissance »

«La propriété sociale doit se créer, pour garantir la vraie propriété individuelle, la propriété que l'individu humain a et doit avoir de lui-même»(ES)

«Si l'on se représente l'ensemble des industries comme une coopération universelle, chacun des citoyens, chacun des producteurs sera investi d'un droit sur l'ensemble de la propriété sociale.» (p. 270 ES 1901)

«Ce n'est pas seulement la cité, c'est l'atelier, c'est le travail, c'est la production, c'est la propriété qu'il (le socialisme) veut organiser selon le type républicain. A un système qui divise et opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs (...) sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.» (Discours à la jeunesse, 1903)

«(Le but du socialisme), c'est la substitution totale de la propriété sociale à la propriété capitaliste, c'est l'organisation du travail affranchi, du travail souverain devenu maître de tous les moyens de production et d'échange» (congrès de Toulouse – 1908).

Quelques exemples de cachotteries:

A- Piqué dans un de nos chers médias qui mentent, un dossier paru dans Libération des 20 et 21 août 2011, supplément «Eté», rubrique «Un lieu, un discours». Dossier signé Gérard Lefort, journaliste plutôt classé à gauche mais qui distille pourtant la pensée dominante. Et pour cela, tout lui est bon: mensonges et approximations à gogo en commentant le fameux «Discours à la jeunesse» de Jean Jaurès.

Ainsi, cela commence par une erreur certes bénigne mais révélatrice de la suite: il annonce que le tribun socialiste a 47 ans, en 1903, au moment où il prononce ce discours célèbre, à Albi, devant les élèves du lycée Lapérouse. Or, comme l'écrit pourtant Lefort, Jaurès est né en 1859: cela ne lui faisait donc en réalité que 44 ans. Lefort aurait mieux fait de se relire. Passons...

Plus grave, Lefort nous assène : «(...) une certaine idée du socialisme, mot qu'en fin pédagogue (Jaurès) n'utilise jamais». Or, Jaurès déclare expressément à un moment : «(...) vous êtes tous des esprits trop libres pour me faire grief d'avoir affirmé ici cette haute espérance socialiste, qui est la lumière de ma vie». Certes, ce n'est pas le mot «socialisme» qui est employé mais «haute espérance socialiste»: c'est la même chose, non ? C'est même encore plus net, non ? Surtout, loin de faire «preuve d'intelligence rusée» comme l'écrit Lefort, Jaurès explicite tout de même assez longuement son idéal socialiste : «Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n'est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c'est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu'il faut faire entrer la liberté vraie, l'égalité, la justice.»; « (...) c'est la propriété qu'il (le prolétariat) veut organiser selon le type républicain»; «(...) sous la direction de chefs librement élus par eux, administrant la production enfin organisée»; «(...) une idée audacieuse (...) qui prétend renouveler le fond même de la vie». Comme par hasard, Lefort préfère oublier ces phrases qui traitent de l'appropriation collective des grands moyens de production, sujet qui fâche les libéraux – dont son employeur.

Autre mensonge, lorsque Lefort écrit: «Mais c'est dans la dernière partie du discours (...) qu'on se passe très bien du son. Ce que Jaurès appelle «ma pensée d'avenir»». Or, Jaurès n'emploie qu'une seule fois cette expression «ma pensée d'avenir» et ce n'est pas à la fin du discours, mais pile au milieu, page 8 (le «Discours à la jeunesse» en comportant 16 en tout*). Pourquoi ce déplacement ? Parce que Lefort voudrait que Jaurès applique sa pensée d'avenir à sa certes belle tirade finale sur le courage, mais de portée plus générale et philosophique que politique. Et qu'elle ne s'applique surtout pas... au socialisme, auquel en réalité elle est destinée. La preuve, voici la citation sans coupure (mais surlignée par nous) qui le démontre, page 8 : «Mais comment m'était-il possible de parler devant cette jeunesse qui est l'avenir, sans laisser échapper ma pensée d'avenir ?Je vous aurais offensé par trop de prudence; car quel que soit votre sentiment sur le fond des choses, vous êtes tous des esprits trop libres pour me faire grief d'avoir affirmé ici cette haute espérance socialiste, qui est la lumière de ma vie».

Enfin, Lefort glisse : «(...) la pensée sinueuse de Jaurès ne se satisfait jamais d'une seule perspective, qu'il n'y a pas de point de vue dominant, que la dialectique du bien et du mal est une idéologie pauvre.» Or, cette présentation relativiste de la pensée d'un Jaurès jésuite et politicien, qui aurait dit tout et son contraire, est totalement erronée.

Jaurès voulait changer le monde et avait bien une doctrine à faire valoir, malgré des doutes et des limites assumés.

*Pour le lire en entier :«Discours à la jeunesse», éditions du Parti Socialiste (SFIO), 1931, p 16. A voir aussi sur le net: http://www.lours.org/default.asp?pid=100 

B- Voici un autre exemple de caviardage du «Discours à la jeunesse», commis par un conseiller général/maire jurassien, dans un film destiné à sa promotion, lors des législatives de 2012 (le film fait 21 minutes, le passage sur Jaurès commence un peu après la dix-septième minute): http://www.dailymotion.com/video/xqpdct_raphael-perrin-film-de-campagne-legislatives-2012_news#.UXvAmbVK-nA 

Il commence sa déclamation page 14, bien sûr à la fin, pour le passage sur «le courage» qui ne mange pas de pain, comme on l'a déjà vu... Il a le culot de dire que beaucoup devraient relire ce Discours à la jeunesse alors que lui-même le date de 1904 (or il est du 30 juillet 1903). Surtout, sans vraiment prévenir, il ajoute à la fin une phrase, comme si elle était de Jaurès, mais qui ne figure absolument pas dans le Discours à la jeunesse! La voici: «(...) .que les valeurs, que la liberté, la justice, l'éducation, la solidarité, le travail, la fraternité, la solidarité, la laïcité puissent redonner à la France sa fierté, d'une France de lumière». On comprend, à travers le choix de cette phrase particulière, hors contexte ou explicitation, les penchants personnels libéraux et cocardiers du candidat. Après avoir fait des recherches sur Internet, je n'ai pas pu retrouver si elle était de Jaurès ou non. Je ne vois pas Jaurès parler de «valeurs» de cette manière ni de «France de lumière» car il associait plutôt le mot «lumière» à «socialisme»... Je peux me tromper mais la question reste posée, en tout cas.

2)Voici maintenant un caviardage sévère qui circule sur le net intitulé «Les misères du patronat», en référence à un article de Jaurès du 28 mai 1890, paru dans la Dépêche de Toulouse. Voir sur ce lien, déjà donné plus haut, tout en bas de la page: http://www.contreculture.org/AG%20Jaur%E8s.html Les deux premiers paragraphes de ce document ne sont pas de Jaurès et les quatre autres en revanche le sont... Sauf que l'article original est quatre fois plus long que ce condensé qui n'a repris que ce qui l'arrangeait! C'est un détournement honteux. Le voici:

« (Pas de Jaurès) Il n'y a de classe dirigeante que courageuse. A toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l'acceptation consciente du risque. Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles ou dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité, en prenant sur soi les dangers.

(Pas de Jaurès) Le courage, pour l'entrepreneur, c'est l'esprit de l'entreprise et le refus de recourir à l'Etat; pour le technicien, c'est le refus de transiger sur la qualité; pour le directeur du personnel ou le directeur d'usine, c'est la défense de la maison, c'est dans la maison, la défense de l'autorité et, avec elle, celle de la discipline et de l'ordre.

(Jaurès) Dans la moyenne industrie, il y a beaucoup de patrons qui sont à eux mêmes, au moins dans une large mesure, leur caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur contremaître; et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l'esprit que les ouvriers n'ont que par intervalles. Ils vivent dans un monde de lutte où la solidarité est inconnue. Jusqu'ici, dans aucun pays, les patrons n'ont pu se concerter pour se mettre à l'abri, au moins dans une large mesure, contre les faillites qui peuvent détruire en un jour la fortune et le crédit d'un industriel.

(Jaurès) Entre tous les producteurs, c'est la lutte sans merci; pour se disputer la clientèle, ils abaissent jusqu'à la dernière limite, dans les années de crise, le prix de vente des marchandises, ils descendent même au dessous des prix de revient. Ils sont obligés d'accepter des délais de paiement qui sont pour leurs acheteurs une marge ouverte à la faillite et, s'il survient le moindre revers, le banquier aux aguets veut être payé dans les vingt-quatre heures.

(Jaurès) Lorsque les ouvriers accusent les patrons d'être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d'argent pour s'amuser, ils ne comprennent pas bien l'âme patronale. Sans doute, il y a des patrons qui s'amusent, mais ce qu'ils veulent avant tout, quand ils sont vraiment des patrons, c'est gagner la bataille. Il y en a beaucoup qui, en grossissant leur fortune, ne se donnent pas une jouissance de plus; en tout cas, ce n'est point surtout à cela qu'ils songent. Ils sont heureux, quand ils font un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente n'est pas perdue, qu'il y a un résultat positif, palpable, que de tous les hasards il est sorti quelque chose et que leur puissance d'action est accrue.

(Jaurès) Non, en vérité, le patronat, tel que la société actuelle le fait, n'est pas une condition enviable. Et ce n'est pas avec les sentiments de colère et de convoitise que les hommes devraient se regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait peut être le prélude de la justice!»

Même François Fillon ne fut pas très bien inspiré en 2007 en reprenant sur son blog ce faux d'origine patronale. Il se fit rappeler à l'ordre dans Télérama du 18 avril 2007. Du coup, il a dû le publier par la suite en entier: vous verrez, c'est un rendu très différent du faux: http://www.blog-fillon.com/article-6492921.html 

Il y avait une autre présentation tronquée, faite par le blog «PME» du PS:

http://pme-pmi-tpe.parti-socialiste.fr/2012/12/27/4158/ mais celle-ci a été enlevée à présent. 

3) A-Le 23 août 2005, j'écrivais à M. Rioux Jean-Pierre, historien, à propos de son livre «Jean Jaurès» qui venait de paraître: «Connaissant un peu la pensée de Jean Jaurès, j'ai lu votre intéressant ouvrage à son sujet. Si les éclairages apportés sont enrichissants, si le point de vu proposé a toute sa pertinence, il est une citation, à la dernière page de votre livre, qui me semble être employée à contresens. En effet, à cet endroit important de votre propos, vous en venez à conclure que «C'est ce Jaurès-là qui a refusé tout système, puisque «quiconque n'a pas une foi ou besoin d'une foi est une âme médiocre; quiconque a un système ou une doctrine pour appuyer sa foi est un lourd scolastique»».

Tel que, et à moins que je vous aie mal lu, vous faites dire à Jaurès qu'il faut avoir une foi sinon on est une âme médiocre et que les faiseurs de systèmes sont de lourds scolastiques. Or Jaurès affirme à peu près l'inverse car il rapporte-là, en ironisant, des propos dans l'air du temps de son époque, propos contre lesquels il s'insurge. Il critique ainsi et ceux qui ont besoin d'une foi vide, les croyants inconséquents et, en contrepoint, les détracteurs des scolastiques (ce peut être les mêmes personnes). C'est-à-dire qu'il opte plutôt en faveur de ces scolastiques, faiseurs de systèmes et autres doctrinaires appuyés sur une foi (d'ordre religieux ou laïque). Cela devient très explicite quand on lit le passage entier d'où est tirée votre citation de Jaurès. Notamment lorsque le tribun/philosophe parle de construire «la maison de repos et d'espérance», lorsqu'il parle des «systèmes d'équité que les hommes de volonté et de cœur veulent faire prévaloir» et enfin: «La scolastique prendra sa revanche, si l'on entend par là l'effort de l'esprit et cette netteté d'idées sans laquelle il n'est pas de conduite loyale».

Bref, emporté par votre inclinaison en faveur d'un Jaurès religieux et opposé aux systèmes, votre citation de dernière page, donnée ex abrupto, fait dire à Jaurès l'inverse de ce qu'il pense. Que Jaurès ait été religieux, sans aucun doute, mais d'une religion adossée à un système, système certes à «éprouver» et à «construire (...) par un incessant labeur» mais système tout de même qui avait le socialisme pour nom.

Au risque de paraître trop vindicatif à votre égard, il me semble que, si votre riche et étoffé propos sort à profit de la culture jaurésienne minimale des politiques, il ne sort pas en revanche de l'air du temps - de la pensée unique, disait-on il y a peu encore.

Comme beaucoup d'autres, après de trop nombreux autres, vous reprenez l'antienne de la mise en garde contre les systèmes pourvoyeurs de totalitarisme et de grands malheurs. Antienne qui sert actuellement, de mon point de vue, à justifier ou en tout cas laisser en place l'injuste système dominant.

Du coup, tombez-vous vous-même peut-être sous le coup des analyses de Jaurès et faites peut-être partie de ceux qui n'ont que «dédain pour les chimériques» doctrinaires et dont, pour eux, «l'attendrissement se nuance d'ironie»?

Veuillez recevoir l'expression de mes sentiments les plus sincères.

A.Lorenzati

REPONSE DE L'INTERESSE:

Cher Monsieur,

Merci de m'avoir lu si attentivement et de façon si utilement critique.
D'accord, la citation est peut-être plus ironique que je ne le laisse
accroire. Mais rien ne dit que Jaurès pense le contraire ! En fait, j'ai
voulu dire, un peu plus fortement que jadis et naguère, que pour Jaurès,
n'en déplaise aux athées progressistes, "la conscience humaine a besoin de Dieu" et que jamais il n'a considéré que le socialisme pût être un système.
Et, c'est vrai, dès lors j'aggrave certainement mon cas en confessant
quelque "dédain", comme vous dites, pour tous les doctrinaires fourriers du totalitarisme.

Cordialement, Jean-Pierre Rioux

3 B - Et encore Jean-pierre Rioux dans une compilation de textes de Jean Jaurès intitulée «Jean Jaurès, Rallumer tous les soleils» (choix de textes), Paris, Omnibus, 2005. Cette compilation contient trois parties: «L'idéal», «La République et le socialisme», «La guerre et la paix». Hans-Peter Renk m'avait signalé à propos de ce livre, je le cite: «Il convient cependant d'émettre des réserves sur la présentation de Jean-Pierre Rioux, qui cherche à approfondir le fossé entre les conceptions de Jaurès et celles de Marx. Ainsi, Rioux rebaptise «Marx se trompait» un texte de décembre 1901, intitulé «Question de méthode» (alors que la majorité des autres textes sont publiés sous leur titre originel). Mieux vaut donc passer et se concentrer sur l'étude des textes de Jaurès eux-mêmes.»

Biographie succincte

Le dictionnaire nous dit: Jean Jaurès (Castres 1859 – Paris 1914): homme politique français. Brillant universitaire, professeur de philosophie, il devient député républicain (de 1885 à 1889). Evoluant de plus en plus vers le socialisme notamment lors de la lutte et de la grève à Carmaux de 1892, il fut député socialiste de 1893 à 1898 puis de 1902 à sa mort. Exerçant la fonction de journaliste, il fonde le journal l'Humanité (1904). Historien aussi à ses heures, il corédige la grande fresque historique «L'Histoire socialiste» (de 1901 à 1908).

Jaurès fut le véritable leader du socialisme français, surtout après la création de la SFIO en 1905. Pacifiste militant, il s'attira l'hostilité des milieux nationalistes. Il fut assassiné le 31 juillet 1914 à la veille de la première guerre mondiale. En fait, la vie de Jaurès pourrait se résumer aussi en disant qu'il fut un haut intellectuel plongé dans l'action politique. Trotsky a dit de lui qu'il était «un athlète de l'idée».

Alain Lorenzati, militant de la gauche radicale en Franche-Comté