L’article ci-dessous est paru comme lettre de lecteur dans « Le Courrier », 7 août 2003. Il critique l’utilisation de l’image des « Trois Suisses du Grütli » dans la propagande du Parti socialiste suisse pour les élections nationales d’octobre 2003. A maintes reprises, il a été relevé que l’utilisation de symboles empruntés à la Suisse traditionnelle ne permet nullement de contrer l’idéologie réactionnaire du Schweizerische Volkspartei/Union démocratique du centre (SVP-UDC).

Plusieurs articles relatifs au problème de la mémoire historique en Suisse ont paru dans le journal « solidaritéS », essentiellement dans une rubrique intitulée « Helvétiquement vôtre » * (hpr)

 

Comme l’ensemble de la presse, Le Courrier a rendu compte de l’affiche du Parti socialiste suisse (PSS), avec les « Trois Suisses » du Grütli. Justification de cette reprise : ne pas laisser les symboles patriotiques à la droite nationale-conservatrice.

Il n’existe aucune objection de principe à reprendre des symboles historiques. Ainsi, en Amérique latine, les mouvements révolutionnaires du XXe siècle se sont souvent référés à des personnalités comme Simon Bolivar (Venezuela), José Marti (Cuba), Emiliano Zapata (Mexique), Augusto Cesar Sandino (Nicaragua), Farabundo Marti (El Salvador), pour n’en citer que quelques-uns. Encore faut-il que ces symboles soient choisis à bon escient, ce qui n’est point le cas de l’affiche du PSS.

Durant ces dernières décennies, plusieurs études ont démontré que l’histoire suisse « officielle » est un mixage à peine savant entre quelques restes de la tradition radicale du XIXe siècle et la mythologie de l’ancienne Confédération d’avant 1798 (1). La mise au point définitive de cette vulgate s’est opérée à la fin des années trente, dans le cadre de la fameuse « défense nationale spirituelle du pays » (2).

Ainsi, le choix du 1er Août comme fête nationale date de 1891 – trois ans après la fondation du Parti socialiste – et coïncide avec l’entrée du premier représentant catholique-conservateur (Zempf, de Lucerne) au Conseil fédéral. Un signe évident de réconciliation entre les deux camps opposés dans la guerre du Sonderbund (1847) pour créer une « conscience nationale », permettant d’affronter un nouvelle adversaire : le mouvement ouvrier naissant(issu en partie de la gauche radicale-démocratique, comme le montre l’exemple d’Albert Steck, fondateur du Parti socialiste).

Avant de se référer aux « Trois Suisses » du Grütli, les concepteurs de l’affiche auraient dû commencer par lire le pacte de 1291, dont une clause stipule que chacun devra rester soumis à son seigneur – ce qui n’augure pas d’un esprit très égalitaire ou émancipateur. Les mêmes concepteurs auraient ensuite pu se plonger dans l’histoire de l’ancienne Confédération d’avant 1798, que l’historien William Martin avait admirablement caractérisé par cette formule : « La Suisse est une démocratie perpétuellement en marche vers l’oligarchie », allusion à l’émergence de pouvoirs oligarchiques aux XVIe et XVIIe siècles.

Par ailleurs, dès le XVe siècle, les nouveaux territoires conquis principalement sur les Habsbourg ne furent pas érigés en nouveaux cantons, avec droits égaux, mais considérés et traités comme des pays sujets. Enfin, à la première assemblée nationale de la République helvétique en 1798, les représentants de la « Suisse primitive » ont voté avec ceux des oligarchies urbaines du plateau (3) contre l’abolition des droits féodaux grevant la paysannerie (représentant alors l’écrasante majorité de la population).

Du reste, c’est cette tradition d’une « Suisse éternelle » - des Waldstätten à Christoph Blocher – que la droite nationale-conservatrice tente de perpétuer dans la conscience des citoyen/nes, afin de justifier sa politique anti-sociale et xénophobe. Sa vision de la citoyenneté est ethniciste. Ainsi, la « naturalisation par le peuple » - que l’UDC présente comme une preuve de « démocratie directe » - n’est qu’un avatar d’une vieille tradition, consistant dans les siècles passés à limiter l’accès à la bourgeoisie pour préserver les privilèges des ayant-droit.

Ce n’est point chez les « Waldstätten », ces réacteurs patentés de nos révolutions démocratiques des XVIIIe et XIXe siècles qu’il faut chercher les précurseurs de nos luttes d’émancipation, mais chez les protagonistes de ces luttes qu’il faudrait sortir de la nuit où ils sont restés enfermés. Mais, dans ce pays, la recherche historique n’est encouragée qu’en parole et reste dominée par les courants les plus conformistes (4).

Hans-Peter Renk

 

 

1)    Cf. notamment Charles Heimberg, Un étrange anniversaire : le centenaire du Premier août. Genève, Ed. Que faire, 1990

2)    Le principal concepteur de ladite « défense nationale spirituelle », le conseiller fédéral Philip Etter (conservateur-catholique, Zoug) défendait une vision corporatiste de la société, niant toute similitude entre la démocratie suisse et l’héritage de la Révolution française.

3)    Le Directoire helvétique avait respecté les résultats électoraux, quand bien même ils ne lui étaient point favorables dans certaines régions.

4)    Pour son article « Helvétique (République) » dans le Dictionnaire historique et biographique de la Suisse et son opposition aux thèses ultra-réactionnaires d’un Gonzague de Reynold, l’historien bernois Alfred Rufer (1888-1970) fut victime d’un ostracisme, qui lui coûta notamment une reconnaissance de la valeur de ses travaux historiques sous la forme d’un doctorat honoris causa refusé par l’Université de Berne à la fin des années cinquante.

 

Références :

- L’Acte de médiation : un enterrement de première classe, in : solidaritéS, no 23 (12.3.2003),www.solidarites.ch/journal/d/article/899

- Louis Reymond et l’insurrection des « Bourla-Papey », in : solidaritéS, no 30 (20.7.2003),www.solidarites.ch/journal/d/article/1031

- Elections fédérales et chauvinisme suisse, in : solidaritéS, no 196 (20.10.2011),www.solidarites.ch/journal/d/article/5035

- « Cette panosse qui se ganguille au bout du mât », in : solidaritéS, no 197 (17.11.2011),www.solidarites.ch/journal/d/article/5072