Dans cette deuxième partie, Jo Lang poursuit son analyse de l'UDC en soulignant trois traits fondamentaux de ce parti national-conservateur:

1) sa conception nationaliste et foncièrement conservatrice de la religion ;
2) son attachement à la tradition néolibérale ;
3) sa vision très restrictive des droits populaires et de la démocratie.
Dans sa conclusion, Jo Lang nous présente quelques pistes qui, selon lui, permettraient de fonder une «contre-stratégie» de gauche face au développement de l'UDC (réd.)
(nb: l'abondante littérature citée dans l'article fait référence à la bibliographie publiée dans solidaritéS-infos no 61)



Le nationalisme chrétien
Le «sixième secret de l'UDC», c'est «comprendre le cas particulier qu'est la Suisse (Sonderfall Schweiz)». Les passages-clés des explications de Christoph Blocher à ce sujet mettent bien en évidence combien l'UDC est enracinée, malgré la sécularisation, dans l'univers mental chrétien de l'ancienne Confédération, celle d'avant la «Régénération» de 1830-1848. Christoph Blocher n'écrit-il pas: «Il y a beaucoup de choses importantes dans les paroles de notre hymne national: "Denn die fromme Seele ahnt" (...) ("Car l'âme pieuse pressent...")». (Dans la version française du Cantique suisse, ce sixième vers de chaque strophe de la version allemande n'a pas de traduction littérale, mais on peut lui faire correspondre «Les accents émus d'un coeur pieux» - dernier vers des strophes 1 et 2 - ou encore «Notre coeur pressent encore le Dieu fort» de la 3e strophe (vers 3 et 4). Et Christophe Blocher de poursuivre: «Les Confédérés ne se considéraient pas la mesure de toute chose, mais confirmaient leur Union solennellement par un serment, c'est-à-dire par l'invocation de Dieu». L'historien UDC Christoph Mörgeli a intitulé «Zéro confirmants à Aussersihl», la polémique contre les «fruits de la société multi-culturelle», qu'il a fait paraître dans la Schweizerzeit (13-26 mai 2000). Sous le titre «La multiculture détruit la culture», la publication de l'UDC consacrée à la «politique des étrangers» relie «l'identité» et «l'orientation» suisses aux «références» communes concernant «l'histoire, la culture, la religion et les ancêtres». Ces derniers, il faut le rappeler encore une fois, étaient terriblement pieux, comme purent s'en apercevoir les Suissesses et Suisses d'origine juive. La mise en évidence de la religion chrétienne fait des juifs et des musulmans des citoyen-ne-s de deuxième classe (1).
Immédiatement après l'«invocation» du Dieu chrétien (les trois doigts du serment ne peuvent correspondre qu'à la sainte trinité), Christophe Blocher aborde le contenu fondamental de la religion civile du nationalisme helvétique: «C'est à partir de cette union de fraternités de vallées, de ce Non aux prétentions centralistes de grand Etat, de ce Non à la domination étrangère et à la tyrannie, que notre pays s'est développé. C'est ce fondement qui a rendu possible le fédéralisme, le libéralisme et la démocratie... L'armée suisse est depuis des siècles une pure armée de résistance» (p. 14).
Ce qui est caractéristique de la politique du passé du national-conservatisme, c'est qu'il rattache l'Etat fédératif fondé en 1848 directement à 1291. Il escamote le fait qu'il a fallu une guerre civile pour que le libéralisme réussisse à imposer la démocratie suisse contre le soi-disant fédéralisme. De même est escamoté le fait qu'avant 1874 on ne peut pas vraiment parler d'une armée suisse et que celle-ci fut engagée durant les premières décennies de son existence principalement contre le mouvement ouvrier. Il y a tout de même 700 ans entre le serment du Grutli et le Non à l'Espace économique européen de 1992. Voir là une continuité historique rappelle le Champ des merles du Kosovo (1389) du nationalisme serbe, à cette différence près qu'il y a ici une tragédie historique, alors que le culte des mythes de l'UDC est plutôt une inénarrable comédie (2).
C'est une forme analogue de lissage de l'histoire que pratique l'UDC quand elle annexe directement «les Lumières» à la communauté des «valeurs fondamentales de l'Occident». Ce qui est ainsi escamoté, c'est la différence radicale entre une société censée être enchaînée par le destin à la transcendance de ses traditions, et celle qui se construit sur la volonté politique des citoyennes et citoyens. L'intention derrière cette confiscation des «Lumières» n'a rien à voir avec leur exigence de tolérance, mais se révèle clairement quand l'UDC de Zurich écrit: «Un musulman fidèle au Coran ne peut accepter ni l'égalité des droits de la femme ni la séparation de l'Etat et de la religion» (3).
Quant à l'héritage de la défense nationale spirituelle, Christoph Blocher l'exploite également à sa manière bien personnelle. Dans son «septième secret», il transforme l'idée du peuple suisse comme «peuple élu», élaborée durant la Deuxième guerre mondiale, en une vision de la Suisse comme pays élu: «Pourquoi le pays de la liberté ne deviendrait-il pas le bouclier et le havre de tous ces territoires européens qui souhaitent pour eux-mêmes moins de concentration centraliste du pouvoir, moins de charge fiscale et plus de pouvoir de décision politique ?» (p. 19). Christoph Blocher formule rien moins qu'un messianisme suisse à l'adresse de la Bavière, de la Carinthie et autres Padanies. Cette version d'un «ensuissement de l'Europe» (Verschweizerung Europas) par un élargissement territorial ne remet pas en question «l'essence» de la Suisse, mais prétend la renforcer.

Le nouveau-vieux conservatisme et la liberté totale du marché
La vision qu'a Blocher de la Suisse et du monde n'est pas non plus ébranlée par le néolibéralisme qu'il intègre au conservatisme. Le néolibéralisme commence à être appelé avec plus de précision «néo-conservatisme» (Butterwegge 1999, 71). C'est sans commentaire que Christoph Blocher sacrifie sur l'autel de la «libre économie de marché» ce que le traditionnalisme avait de scepticisme vis-à-vis des grandes structures économiques, de la spéculation capitaliste financière et de la mobilité globale du capital. En 1957 encore, le même Wilhelm Röpke, que Blocher aime à citer, mettait en garde contre l'«économie de marché d'une (...) société devenue la proie de la concentration» (4). Röpke plaidait en faveur de «contre-poids à la concurrence et à la mécanique des prix», tout à fait dans l'esprit de la politique agricole planificatrice dont l'ancien PAB, l'ancêtre de l'UDC, était le principal artisan.
Dans sa publication d'avril 2000 Liberté au lieu de socialisme, où son libéralisme économique est plus appuyé que son national-conservatisme, Blocher va si loin dans l'absolutisation de la liberté de marché qu'il identifie le «libre choix des consommateurs» à la démocratie (5). Que les citoyennes et citoyens aient voix égale alors que les consommatrices et consommateurs disposent d'un pouvoir d'achat extrêmement inégal est pour lui sans importance. Le fait que Blocher mette un signe d'égalité entre marché et bureau de vote, entre bourgeois et citoyen (en français dans le texte) illustre combien sa diabolisation de l'«égalitarisme» (Gleichmacherei) matériel et de l'«Etat redistributeur» mine les fondements républicains de l'égalité juridique et politique. L'éloge que fait Christophe Blocher du bourgeois consommateur (Konsumbürger) est d'ailleurs en contradiction avec son puritanisme protestant tel qu'il se manifeste par exemple dans ses arguments contre une politique libérale de la drogue. En effet, pour lui, celle-ci est «la conséquence logique d'une pensée décadente» qui émane d'une «conception de la vie erronée» dont le but principal est «de permettre à l'homme une vie sans fardeau, sans privations et sans obstacles à franchir» (Zürcher Bote, no 39, 29.9.1989).
Christoph Blocher marie le national-conservatisme traditionnel avec le néo-conservatisme néolibéral en élargissant le discours anti-étatique et en modernisant le nationalisme du «petit Etat» (Kleinstaat). L'élément chrétien n'est pas abandonné mais mis au second plan et déconfessionnalisé. L'Etat ne doit ni gêner ni garantir la concurrence économique. Le fédéralisme remplit deux fonctions à la fois: d'un côté il est le «pilier» sur lequel repose le «cas particulier Suisse, le secret de la Suisse». D'un autre côté il est censé constituer également la «concurrence entre cantons et communes» (p. 12). De cette manière, une invention récente du néolibéralisme est projetée sur le passé et le «nationalisme de la place concurrentielle» (Standort: commune, canton ou Suisse, sur le marché mondial) sert à fortifier la défense nationale spirituelle. Ainsi se combine chez Christoph Blocher l'opposition à l'Europe et à l'ONU avec le globalisme économique.
La conception national-conservatrice de la politique et de la culture sert à amortir les angoisses et les rejets causés par la dynamique néolibérale sans avoir à faire des concessions en matière d'Etat-providence ou de politique européenne. Christoph Blocher croit avoir trouvé une formulation rhétorique qui résolve le conflit de la modernisation et la contradiction entre la communauté satisfaite du «peuple suisse» et le déchaînement de l'économie globale: «Notre secret, c'est que nous marchons sur le chemin entre tradition et innovation, entre conservatisme et modernité d'un pas sûr et convaincant» (p. 17). «Tradition» et «conservatisme» représentent la politique et la société, «innovation» et «modernité» l'économie et la technologie. «D'un pas sûr» évoque le «terre à terre» du nationalisme du sol, «convaincant» le populisme d'un «parti de médias post-moderne» (Jost 2000, 22).
Il ne faut pas pour autant surestimer ce qu'il y aurait de nouveau dans le néo-conservatisme. Le conservatisme ancien adoptait une attitude anticapitaliste, mais elle s'accompagnait parfaitement d'une politique réellement procapitaliste, comme les chrétiens-sociaux à l'époque de la grève générale de 1918 en sont un bon exemple. Pour ne rien dire du lobby agraire qui a toujours très bien su mettre sa «mystique paysanne réactionnaire» (Jost 2000, 21) au service des banques pour combattre le progrès social et fiscal. Là où la continuité du conservatisme social est particulièrement nette, c'est dans la «tendance à l'exclusion des plus faibles, des minorités et des soi-disants marginaux» (Butterwegge 1999, 76). Ce qui est véritablement devenu légendaire depuis le 19e siècle, c'est le pragmatisme constant du conservatisme, tout particulièrement dans sa variante suisse, pour formuler un «anti-modernisme avec des moyens modernes» (Altermatt 1991, 49).

Le rétrécissement du souverain
L'UDC de Christoph Blocher a réussi à rassembler protestants et catholiques, ville et campagne, nationalisme conservateur et globalisme néolibéral, mais il a de la peine à prendre pied en Suisse romande. Lors des dernières élections nationales, les voix suisses-romandes assuraient 15 % des résultats du parti radical, 20 % de ceux du PS, 29 % de ceux du PDC, mais seulement 5 % des résultats de l'UDC (5). Pourtant la Suisse romande possède aussi des fortes traditions conservatrices, des grandes régions campagnardes et le fédéralisme n'y est pas moins enraciné qu'en Suisse centrale. La différence renvoie au noyau central du conservatisme confédéré, plus précisément du conservatisme suisse-allemand. Ce noyau typique n'est pas à chercher dans le fédéralisme, ni dans l'entreprise familiale moyenne, ni dans la distance à l'Etat,  ni dans l'élargissement des droits populaires, combattu avec plus de succès en Suisse romande par les conservateurs d'origine patricienne ou grande-bourgeoise. La différence réside dans le rétrécissement du peuple souverain. Si, à part l'ouverture des frontières, le conservatisme a combattu quelque chose avec acharnement durant les 170 dernières années, c'est bien l'élargissement de la citoyenneté. Le conservatisme suisse a lutté, et lutte encore, pour refuser la citoyenneté aux juifs, aux gens du voyage, aux étrangers résidants et à la majorité féminine de la population. Mais dans le jeune Etat fédéral du 19e siècle, les hommes chrétiens pauvres étaient également exclus de la citoyenneté, particulièrement dans les cantons conservateurs, car jusqu'à la révision totale de la constitution fédérale par les radicaux en 1874, nombre de droits politiques et civils leur étaient refusés en dehors de leur lieu d'origine (Tanner, 1998, pages 70 et suivantes) (6).
Déjà à l'époque de la «Régénération», de 1830 à 1848, l'élargissement des droits civiques fut plus facile en Suisse romande qu'en Suisse allemande. Dans la Diète constituante de 1848, quatre cantons votèrent pour la liberté d'établissement des juifs: Vaud, Genève et Neuchâtel, ainsi que l'Argovie où vivait la majorité des juifs suisses. Cette liberté pour les juifs fut finalement décidée en 1866, lors de la première votation fédérale sous le régime de la nouvelle constitution de 1848, mais uniquement grâce aux voix de la Suisse romande. Vaud, Genève et Neuchâtel furent également les premiers cantons à accorder en 1959-60 la citoyenneté aux femmes. En juin 1994, une claire majorité des Suisses romands vota en faveur de la naturalisation facilitée des jeunes étrangères et étrangers tandis qu'une majorité suisse-allemande votait contre. Le Non atteint alors des proportions particulièrement élevées en Suisse centrale (7).
La différence entre les deux régions linguistiques réside dans la conception républicaine qu'a d'elle-même la démocratie suisse. Cette conception est plutôt «citoyenne et individualiste» en Suisse romande mais plutôt «communautaire et fondée sur un pacte d'alliance» en Suisse allemande. Une conception de la nation et de la démocratie qui part fondamentalement des citoyennes et citoyens majeurs et responsables, est plus ouverte et mobile que celle qui repose sur l'image d'un corps populaire communautaire. La constitution de celui des demi-cantons, Nidwald, qui durant le 19e siècle s'est le plus vigoureusement opposé à l'égalité des droits des juifs, ne définissait pas seulement le peuple souverain comme catholique mais comme formant un Tout (Ganzheit): «Le peuple nidwaldien confesse indivis (ungesteilt) la religion chrétienne romaine catholique et apostolique». La Landsgemeinde hautement ritualisée incarnait cette fermeture du peuple souverain (8).
Malgré le prestige du général Guisan, la défense nationale spirituelle n'a jamais pu s'enraciner en Suisse romande dans la même mesure qu'en Suisse allemande. La cause en est à chercher entre autres dans le fait que le noyau mythique du «peuple suisse», la «communauté» sur le «Grutli» jouit en Suisse romande d'un rayonnement nettement moindre. Ce que Detlev Claussen a formulé en général s'applique étonnamment à la différence entre les deux régions linguistiques suisses: «Le mythe de l'origine ethnique évince le principe rationnel de la nation, celui de la formation commune d'une volonté collective (....). Le plébiscite quotidien dont parlait Renan est aujourd'hui remplacé par l'assurance d'une continuité populaire élitaire. Elitaire contre les étrangers, populaire pour les indigènes: l'ethnicisation entraîne nécessairement le moment xénophobe» (9).
La phobie conservatrice des naturalisations a atteint ses sommets dans l'Entre-deux-guerres et durant la Deuxième guerre mondiale. Une des conclusions que tirait l'organe central du parti catholique-conservateur, le Vaterland de Lucerne, après la grève générale de 1918, c'est qu'il fallait conditionner la citoyenneté à «une véritable mentalité suisse» (29.11.1918, Ernst/Wigger, 1992, 161). Vingt ans après, le Vaterland exigeait une «pratique plus restrictive de la naturalisation» (3.6.1938, Ernst/Wigger, 1993, 195). Pour le Vaterland, le conservatisme (qui avait en 1847 combattu militairement la fondation de l'Etat fédéral) était la seule force qui méritait l'adjectif «suisse». Tant la lutte des classes socialistes que le Kulturkampf radical provenaient d'une «tradition non-suisse» (Vaterland, 26.10.1928).
Derrière cette conception de l'Etat se cache l'idée de l'«Etat populaire chrétien», de la société comme une «communauté populaire de classes et d'ordres (Stände)» dont «l'harmonie» doit être imposée par un Etat soucieux d'ordre et fort (Vaterland 24.10.1919, 26.10.1928, Kleger 1993, 184, 205 et suiv.). En avril 1933, le Vaterland félicitait la «jeunesse» qui s'était éveillée lors du printemps des Fronts, pour son combat contre la transformation de la «communauté organique en une société mécanique» (23.4.1933, Imhof 1993, 343).
C'est avec des arguments analogues qu'au printemps 1999 la Schweizerzeit, proche de l'ASIN (Association pour une Suisse indépendante et neutre) a combattu la révision de la constitution fédérale, en plaçant la «communauté organique» nationale au-dessus des droits individuels de l'homme et du citoyen: «La Suisse n'est plus comprise comme une "patrie". A la place de la "protection de la liberté et du droit des confédérés", on ne parle plus que de la liberté et des droits de la "population". Il n'existe plus ni confédérés ni peuple, mais seulement la population» (6/21.3.1999). «Pourquoi dorénavant ce ne seraient plus "tous les Suisses" qui seraient égaux devant la loi, mais "tous les humains" ?» (8/16.4.1999). La critique conservatrice du lien entre droits du citoyen et droits de l'homme est aussi ancienne que leur proclamation par la révolution française sous la forme, justement de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. En Suisse romande, cette critique a rencontré beaucoup moins d'écho qu'en Suisse allemande (10).
Si l'UDC veut rendre plus difficile la naturalisation et a fait dernièrement de cette revendication un thème central de sa politique, ce n'est pas seulement pour des raisons populistes. La récente initiative populaire de l'UDC de la ville de Zurich qui propose de soumettre les naturalisations à votation populaire et met en garde contre des «naturalisations en masse» fait partie du fonds de commerce essentiel du national-conservatisme. Les concepts employés par l'UDC sont ici particulièrement éclairants: d'un côté, le «peuple» dont les «valeurs» et les «traditions» nationales sont protégées par l'UDC, de l'autre les «masses» d'une société «cosmopolite» dont les conservateurs de tout acabit on depuis toujours professé avoir horreur (11).

Revendiquer le social et la libéral radicalement depuis la gauche
Les dernières élections nationales de l'automne 1999 n'ont pas seulement fait de l'UDC le plus fort parti de Suisse. Elles lui ont aussi assuré en Suisse allemande la majorité des voix de celles et ceux parmi les citoyen-ne-s qui gagnent le moins et ont le niveau de formation le moins élevé (Hirter 2000, 18ss). Cela signifie deux choses pour la gauche: premièrement, qu'elle doit défendre de manière plus décidée les intérêts matériels des travailleuses et des travailleurs. Ce n'est qu'ainsi qu'il est possible d'empêcher l'instrumentalisation des peurs sociales justifiées par un national-conservatisme démagogique. La déconstruction du discours anti-étatique néo-conservateur à propos du démontage social, de la baisse des impôts et de la privatisation montre qu'il n'y a derrière les revendications de l'UDC aucune contrainte des faits. Mais ce qui est trop souvent négligé, c'est qu'il n'y a pas seulement derrière Blocher des intérêts particuliers, mais bien toute l'idéologie du conservatisme social anti-émancipateur, vieux mais modernise et qui séduit dans toutes les couches sociales.
Deuxièmement, la gauche doit reconnaître que la clé du succès de Blocher ne réside pas d'abord dans son populisme de droite ou dans les millions qu'il dépense en publicité mais dans le national-conservatisme profondément enraciné en Suisse, et fortement présent jusqu'à la fin des années 1960 dans la social-démocratie suisse-allemande elle-même. C'est quelque chose dont on ne viendra pas à bout seulement par une politique de défense des intérêts matériels des salarié-e-s. La gauche suisse mérite le reproche qu'Hannah Arendt adresse à cette aile des socialistes français des années 1890 qui considérait l'affaire Dreyfus comme une «affaire interne à la bourgeoisie» et «le droit et la justice» comme des «vaines paroles»: «Des défenseurs d'intérêts... dénués en fait de sensibilité aux principes spécifiquement politiques de la vie publique» (12). De cette manière Hannah Arendt plaidait pour la liaison entre les droits nationaux du citoyen et les droits humains universels.
Une contre-stratégie de gauche poursuit à côté de la politique sociale également l'ambition politique de radicaliser l'esprit libéral, d'opposer au «piège communautaire» (Holmes 1995, 306) et au «nationalisme du lien concurrentiel» (Standortnationalismus) (Butterwegge 1999) une politique des valeurs qui construise sur la liaison entre solidarité et émancipation (13). Pour ce faire, elle peut et doit, de manière analogue aux dreyfusards français, se rattacher aux valeurs universalistes du républicanisme suisse. Une politique sociale populiste de gauche qui entend partir également de la défense des «avantages concurrentiels» (Standortvorteile) ne peut que rester défensive vis-à-vis du national-conservatisme et paralysée sur la question de «principe politique»: comment faisons-nous des centaines de milliers d'étrangères et étrangers qui travaillent en Suisse des citoyen-ne-s jouissant de l'égalité des droits ?
Que la construction d'une alternative aux thèmes de Blocher et de l'UDC n'est pas une tâche facile et qu'elle doit elle-même démontrer une fort cohérence, c'est ce que nous montre celui des «secrets» de l'UDC dont Christoph Blocher dit qu'il est «peut-être le plus important». Voici ce qu'il déclare à ce sujet: «Pour nous la patrie n'est pas qu'un petit bout de terre, c'est également l'histoire qui s'y est déroulée, la communauté des humains qui se connaissent, le sentiment d'être à l'abri dans le paysage, dans les villages et dans les villes. Celui qui nous diminue cela ou qui nous l'enlève commet quelque chose de terrible, car il assassine un bout de notre âme et il empoisonne l'air spirituel que nous respirons». Contre des images pareillement chargées d'affectivité, qui en appellent au «désir d'une société bonne, mais sous une forme émotionnellement dénaturée» et à «la peur de l'individu d'être superflu» (Claussen), une politique pauvre en idées qui se résume à dénoncer le «populisme de droite» ne sert vraiment à rien. Quant à la «coalition de la raison» qui réunit contre Blocher les sociaux-démocrates avec les autres partis bourgeois, qui affaiblissent la sécurité sociale et le service public, méprisent les ddroits des immigré-e-s et militarisent la politique extérieure, elle ne peut qu'empêcher la discussion à propos de la stratégie qui oppose à la «communauté populaire» nationaliste la solidarité de la société.

Jo Lang
(traduit de l'allemand par Robert Lochhead)


Notes

1) UDC de la Ville de Zurich, Konzept zur Ausländerpolitik, 1999, 21; au sujet de l'antisémitisme dans la vieille Confédération voir entre autres: Augusta Weidler-Steinberg, Geschiche der Juden in der Schweiz, tome 1. Zurich, 1966, p. 17, 47sq, 58sq; Peter Kamber, «Pogrome und Schwarzer Tod. Wie die Schweiz im 14. Jahrhundert ein Verfolgungssystem exportierte», Basler Magazin, no 35, 30 août 1997
2) Hans-Rudolf Kurz, Die Geschichte der Schweizer Armee. Frauenfeld, 1985, p. 24; Josef Lang, Die Seele der Nation. Die Bedeutung einer Schweiz ohne Armee. Francfort sur le Main, 1989, p. 18
3) UDC, Konzept zur Ausländerpolitik, 1999, p. 23sq.
4) Wilhelm Röpke, «Marktwirtschaft ist nicht genug». Exposé du 8 mai 1957 à Bad Godesberg, in Wilhelm Röpke, Wort und Wirkung. Ludwigsburg, 1964, p. 139
5) Le conservatisme en Suisse romande était plus «occidental» au sens des droites européennes. De son côté, le conservatisme catholique suisse-romand était plus confessionnel et moins nationalistes que dans les cantons primitifs de la Suisse centrale
6) Voir également Tobias Kästli, Die Schweiz. Eine Republik in Europa. Geschichte des Nationalstaates seit 1798. Zurich, 1998, 436-452; Rudolf Schlaepfer, Die Ausländerfrage in der Schweiz vor dem Ersten Weltkrieg. Zurich, 1969, notamment le débat à propos de la création d'un Droit suisse de la citoyenneté dans le but de faciliter l'intégration des étrangers, pp. 185-223
7) Josef Lang, «Der Widerstand gegen die Judenemanzipation in der Zentralschweiz 1862-1866», in: Aram Mattioli, Antisemitismus in der Schweiz 1848-1860. Zurich, 1998, 193ss; Georg Kreis, Die Schweiz unterwegs, rapport final du PNR 21 «Kulturelle Vielfalt und nationale Identitäte», Bâle, 1993, pp. 176-196; Kästli, 1998, op. cit., pp. 479-481, 513
8) La Constitution fédérale de la Confédération à côté de toutes les Constitutions cantonales en vigueur. Fribourg, 1860; Jakob Wyrsch, «Zur Psychologie der Landsgemeinde», in: Geschichtsfreund. Stans, 1928, pp. 549-565
9) Detlef Claussen, «Die missglückte Säkularisierung. Über Xenophobie, Antisemitismus und Nationalismus als Bestandteile einer modernen Alltagsreligions», Widerspruch, 26, décembre 1993, 14
10) L'Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN) est apparue en 1986 à partir du Comité contre l'entrée de la Suisse à l'ONU. Elle compterait 36.000 membres. Elle est présidée par Christoph Blocher et dirigée par le rédacteur de la Schweizerzeit, Ulrich Schlüer. Elle agit surtout contre l'ouverture de la Suisse à l'extérieur et contre l'élargissement de la citoyenneté à l'intérieur, donc contre les «taux élevés de naturalisation». Voir à ce sujet: Florence Vuichard, «Die Angst, der Schweizer gehe irgendwo verloren», Der Bund, 8 mai 1999
11) Au sujet de la question de la naturalisation et de cette initiative: NZZ, 2 juin 2000: «Beschwerlicher Weg zum Schweizer Pass», ainsi que Schweizerzeit du 7 avril 2000: «Rechtsanspruch auf Einbürgerung ? », du conseiller national Hans Fehr, Eglisau
12) Hannah Arendt, «Die Dreyfuss-Affäre», in: Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft. Munich, 1986 (1951), 195
13) Voir à ce sujet: Josef Lang, «Antisemitismus-Katholizismus-Linke. Das Schlüsselwort heisst Emanzipation», Rote Revue, 2/2000, pp. 38-42

solidaritéS-infos (Vaud), no 62, novembre 2000, p. 16-20