Devenu le premier parti de Suisse aux dernières élections nationales, l'UDC de Christophe Blocher suscite les interprétations les plus confuses quant à sa nature exacte. Comment peuvent se combiner glorification passéiste des mythes suisses et agressivité néo-liberale la plus «moderne» ? Dans un article récent paru en juillet 2000 dans la revue suisse allemande Widerspruch, Jo Lang montre comment l'UDC se situe dans une continuité ancienne du conservatisme suisse. Josef Lang, né en 1954, est historien est député de l'Alternative socialiste verte au Grand Conseil zougois. Il est l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire du conservatisme catholique suisse aux 19e et 20 siècle, en particulier en Suisse centrale.

Nous publions la traduction française de son article en deux parties. La deuxième partie consacrée au nationalisme chrétien, au libre marché, à la conception de la démocratie du conservatisme suisse, particulièrement en Suisse allemande, ainsi qu'aux conclusions politiques de Jo Lang, paraîtra dans notre prochain numéro (Réd.)

Pour la première fois dans l'histoire suisse, les deux grands courants principaux du national-conservatisme suisse, le protestant et le catholique, se sont unifiés dans une même organisation. Christoph Blocher a transformé ce qui était le parti établi d'une certaine classe moyenne, l'ancien parti des artisans et bourgeois (PAB), en un «mouvement» hautement organisé (1). Ce faisant, il a brisé les limites non seulement sociales d'un parti habituellement campagnard mais également ses limites confessionnelles, car le PAB étaient un parti traditionnellement protestant. La progression dans les années 1990 du XXe siècle finissant, de l'aile droite de l'Union démocratique du centre (en allemand Schweizerische Volkspartei), s'explique dans une mesure importante par la croissance spectaculaire de son électorat catholique: «L'UDC qui, il y a huit ans, étiaent encore un parti presque exclusivement protestant, s'est placé avec 20 % en deuxième position des partis les plus populaires auprès de l'électorat catholique» (Hirter, 2000, 17).
Cette percée dans les régions catholiques était devenue possible parce que le PDC s'est largement éloigné de son passé national-conservateur et parce que le milieu catholique, jusque-là très compact, s'est presque complètement dissous dans les années 1970-1980. Les catholiques restés conservateurs et nationalistes se sont retrouvés orphelins politiquement, et souvent aussi religieusement. Avec son profit national-conservateur et son affirmation de valeurs et traditions suisses-chrétiennes, l'UDC leur offre un  nouveau foyer. Sur toutes les questions patriotiques cruciales («surpopulation étrangère», traditionnalisme, mythes de la Deuxième guerre mondiale, armée, adhésion à l'UE, loi et ordre, etc.), la base du PDC, dont l'incarnation antérieure, le parti conservateur chrétien-social, avait hégémonisé le conservatisme suisse jusque dans les années 1960, reste toujours encore la plus proche de l'UDC (Hirter, 2000, 24; Gesellschaft für Sozialforschung, 2000, 34).
Les succès de Blocher dans des cantons et des régions où l'UDC n'existait pas du tout auparavant, jette également une lumière sur ses gains électoraux dans ses citadelles traditionnelles et dans des villes comme Zurich et Bâle. Pour ses nombreux «prochains», comme Blocher appelle ses concitoyen-ne-s, qui ont été désécurisé-e-s par la fin de la guerre froide, par la mondialisation et la sécularisation croissantes, ainsi que par le changement de cap gouvernemental sur les questions de l'Europe, de l'agriculture et de l'avortement, le fils de pasteur devenu multimillionnaire s'est révélé la bouée de sauvetage non seulement politique mais aussi psychologique. Selon Blocher, le premier secret du succès de l'UDC réside entre autres dans le fait que pour beaucoup les Assises de l'Albisguetli, que l'UDC zurichoise tient chaque année depuis 12 sur l'Albis au-dessus de Zurich, sont «devenues pour ainsi dire une précondition de leur équilibre spirituel» (page 4).
Notre propos est de montrer principalement sur la base du discours que Christoph Blocher a adressé aux Assises de l'Albisguetli du 21 janvier dernier, que le massage des âmes qu'il prodigue au «peuple suisse» repose essentiellement sur des recettes anciennes et que la thérapie de choc néo-libérale qu'il veut prescrire au «petit Etat» qu'est la Suisse selon lui, s'y accordent fort bien.

Anti-intellectualisme et antisémitisme traditionnels
Blocher a ouvert son douzième discours de l'Albisguetli par des attaques contre les intellectuels, et en particulier contre l'ancien conseiller aux Etats libéral-radical zougois Andreas iten, représentant de l'espèce en voie d'extinction des politicien-ne-s cultivé-e-s. Iten s'était permis de soumettre le onzième discours de l'Albisguetli, de 1999, à une critique exhaustive. Blocher lui réplique que «le savoir et l'intelligence politiques» sont «justement chez les personnes dites simples bien plus profonds que ne le pensent bien des intellectuels prétentieux» (page 4). Contre «ces milieux» Blocher prend la défense «des mythes d'Etat suisses» comme «les histoires de Guillaume Tell, du serment du Grütli, de Winkelried et bien d'autres légendes et mythes» derrière lesquels «réside bien plus de vérité que dans les soi-disants articles documentés des journaux quotidiens de hier» (page 13). Pour Blocher, l'ancien membre du gouvernement zougois Andreas Iten est un «ancien maître d'école» et il l'appelle «Monsieur l'ancien professeur d'Ecole normale». Déjà dans son étude «A propos du contenu de vérité du discours de l'Albisguetli 1999», Iten avait attiré l'attention sur l'anti-intellectualisme de Blocher et également sur son hostilité aux médias, toute en faisant remarquer avec quelle habileté tactique il les instrumentalise (Iten 1999, 13-70-73) (2).
L'anti-intellectualisme était déjà un aspect important de Christoph Blocher à ses débuts. Lors des élections communales de 1979, l'UDC zurichoise se présentait comme le parti dans lequel donnaient le ton, non pas les «intellectuels et les messieurs importants» mais des gens «qui ont les deux pieds sur terre dans la vie quotidienne». Pour l'UDC, l'opposition entre «terre à terre» et «intellectuels» constitue un des caractères distinctifs de sa rhétorique politique (Hartmann/Horvath, 1995, 59).
L'anti-intellectualisme, assaisonné d'hostilité à l'égard des enseignants et de la presse, constitue une des constantes fondamentales historiques du conservatisme suisse. Le plus grand succès de la réaction protestante contre la Régénération libérale-radicale des années 1830-1848, le «Straussenputsch» de 1839 à Zurich visait avant tout le théologien David Friedrich Strauss (1808-1874), un destructeur de mythes, l'auteur de la fameuse Vie de Jésus (1835) et le directeur de l'Ecole normale Ignaz Thomas Scherr, un homme des Lumières, ainsi que le corps enseignant qu'il formait et les autorités libérales qui avaient nommé de tels «esprits libre penseurs». Le nouveau gouvernement conservateur zurichois, qui ne put se maintenir que jusqu'en 1844, «espérait, malgré le manque de succès politiques, s'affirmer au pouvoirs au moyen de l'évocation d'épouvantail» (Fritzsche 1994, pages 140ss). Un de ces épouvantails étaient les enseignants «non-chrétiens» et les ecclésiastiques dissidents, les juifs et le fameux compagnon tailleur Wilhelm Weitling (1808-1871), un des pionniers du communisme. Le «Straussenputsch» devait donner des ailes au conservatisme catholique encore plus fortement et surtout plus durablement qu'à son homologue protestant.
La première grande victoire en votation fédérale que les conservatismes protestant et catholique unis devaient remporter contre l'Etat fédéral libéral-laïc, l'enterrement de la Loi scolaire de 1882, démontrait à nouveau un angle d'attaque fortement anti-intellectuel, anti-enseignants et anti-fonctionnaires. Un des porte-parole de la campagne référendaire populiste de droite contre ce qui était appelé le «bailli scolaire», fut Ulrich Dürrenmatt, le rédacteur antisémite de la Berner Volkszeitung et dirigeant du Parti populaire bernois (Bernische Volkspartei). Les principaux buts de ce parti étaient «une vie populaire saine sur une base chrétienne», un système scolaire «chrétien et simplifié» (ce qui se dirigeait contre les instituteurs et les écoles normales), la limitation de la «liberté du commerce et de l'usure» (ce qui visait les juifs), un «élargissement des droits populaires» et la «réintroduction de la peine de mort». Les conservateurs catholiques, de leur côté, opposaient à la Loi scolaire des arguments et une vision du monde tout à fait similaires. Remigius Niederberger, l'auteur nidwaldien best-seller en son temps, qui comme Dürrenmatt était lu dans toute la Suisse allemande, dénonçait que «juifs et païens» puissent «enseigner partout» (3).
L'anti-intellectualisme conservateur est fortement associé à la lutte contre la sécularisation de l'Etat et de la société. En Suisse, «la nouvelle profession que constituait le corp enseignant régénéré» (Siegenthaler 1994, 127) qui a brisé le monopole d'enseignement du clergé et la presse libérale, qui était «largement supérieure à la presse conservatrice, tant intellectuellement que par sa diffusion» (Kölz 1992, 430) ont joué un rôle décisif. C'est pourquoi l'hostilité aux intellectuels, enseignants, professeurs et médias s'est maintenue dans les milieux conservateurs et s'est cristallisée en véritables épouvantails (4). s'y ajoutait en règle générale la lutte contre «l'enjuivement», un mot code pour désigner la modernisation et la laïcisation de la société. Une réunion d'universitaires conservateurs catholiques mit l'accent en 1924 sur le lien entre anti-intellectualisme et antisémitisme: «le juif est proche de l'esprit, le non-juif est proche de la nature» (5). L'esprit analyse et dissout, la Nature forme un tout organique. Dans la conception qu'ils se font d'eux-mêmes, les conservateurs, y compris l'UDC, incarnent «ce qui unit», tandis que les intellectuels et les juifs incarnent «ce qui dissout».

L'anti-étatisme de droite
Un autre thème central du discours de Christoph Blocher à l'Albisguetli est sa mise en garde contre la «déification de l'Etat qui s'occupe de tout». Citant l'économiste Friedrich A. von Hayek, Blocher met dans le même sac Etat providence et totalitarisme: «Que l'Etat doive indiquer à chaque personne la place qui lui revient dans la société, voilà un point à propos duquel il n'y avait aucune divergence d'opinion entre les socialistes et les nationaux-socialistes» (page 8).
Il ne faudrait pas pour autant en déduire que Blocher serait d'avis que les individus doivent pouvoir décider librement de leur «place dans la société». N'a-t-il pas rejeté le nouveau droit matrimonial en 1985 avec les arguments suivants: «Une claire assignation des responsabilités pour les temps de crise de la communauté ne doit pas plus faire défaut dans le mariage que dans les autres communautés. Ce qui fut et reste notre revendication, c'est que les devoirs envers la communauté ne doivent pas céder le pas aux intérêts individuels» (Zürcher Bote, 27.9.1985, cité par Hartmann/Horvath, 1995, 90).
Auparavant, Blocher avait déposé au Conseil national une motion de non-entrée en matière argumentée par une véritable polémique anti-individualiste. Il dénonçait le fait que le projet de loi visait «non pas à protéger la communauté de l'arbitraire de l'individu, mais à protéger l'individu du pouvoir de la communauté». Selon lui, derrière le «désir fumeux d'une absence de commandement» réside «l'utopie d'une communauté sans structures d'autorité» (Hartmann/Horvath, 1995, 86). Lors d'une cérémonie fêtant le soixantième anniversaire de la fondation de son parti, cérémonie qui fut surtout consacrée à dénoncer la grève générale de 1918, Blocher tira d'une publication du PAB de l'époque une citation qui parlait du «peuple zurichois, laborieux, moral et fort» (Hartmann/Horvath, 1995, 57).
Cet anti-étatisme, qui appartient également aux constantes du conservatisme helvétique, ne s'est jamais préoccupé de l'épanouissement personnel du citoyen majeur, pour ne rien dire de celui de la citoyenne. son but est, tout au contraire, le maintien des normes et instances morales traditionnelles. Cet anti-étatisme traditionnaliste devait contribuer au rejet impressionnant de l'assurance maternité en Suisse allemande lors de la votation fédérale de février 1999, alors que la Romandie, à la fois plus sociale et plus individualiste, votait nettement en faveur (6).
L'écrivain et pasteur, Jeremias Gotthelf (1797-1854), que Christoph Blocher cite si souvent, avait déjà fait la remarque que le développement de l'Etat de droit et de l'Etat social encourageait l'émancipation individuelle. Or Gotthelf considérait l'investissement de la vie publique et privée par un système juridique de droits explicites comme une «sanction légale de l'égoïsme» et l'Etat libéral comme une concurrence à la «famille» et à la «foi». Dans ce qu'il appelait «'etre capturé par la politique», il voyait un danger pour la tranquilité et la paix du foyer, de la communauté et de la patrie. Comme le célèbre pasteur de Lützelflüh dans l'Emmental, la fils de pasteur Christoph Blocher pense que le développement de l'Etat conduit «toujours malgré tout» au «communisme» (7).
Quand en 1852 l'aile gauche des radicaux argoviens se mobilisa en faveur de l'introduction de l'impôt sur le revenu et de l'impôt sur la fortune et réussit à les instituer, on leur reprocha d'ouvrir la voie à «un régime de la canaille et une économie communiste» (8). Aujourd'hui l'UDC a une politique offensive de baisse des impôts et Blocher appelle l'impôt direct «un pillage socialiste de la propriété du citoyen suisse» (page 15).
Dans les années 1890, les conservateurs catholiques et protestants avaient combattu la nationalisation des chemins de fer comme une mesure de «socialisme d'Etat». La bataille perdue, Ulrich Dürrenmatt eut des accents que si souvent nous entendons aujourd'hui, à peine modifiés, dans la bouche de Christoph Blocher: «Nous voulons nous défendre contre la prise de pouvoir par un Etat de fonctionnaires omnipotents, mais nous avons le dessous car la bureaucratie toute puissante est déjà là. (...) On ne peut plus dire que nous avons une bureaucratie, c'est la bureaucratie qui nous a». Le 15 janvier 1999, Blocher parla dans son discours de l'Albisguetli du «paternalisme ininterrompu, dominant et conquérant des fonctionnaires de l'Etat et des politiciens». L'anti-étatisme, qui s'accompagne souvent de théories obsessives du complot, a souvent été mâtiné d'antisémitisme. Dürrenmatt qualifia l'achat par la Confédération des actions de la Centralbahn en 1891 de «maquignonnage juif» et soupçonna derrière le «régime des fonctionnaires» la main des «francs-maçons» autant suspectés que les juifs (9).
Les radicaux qui, immédiatement après la grève générale, prirent parti pour un virage à gauche et pour l'introduction de l'impôt direct fédéral, furent qualifiés de «gâcheurs et demi-socialistes» par le quotidien Vaterland, l'organe central du parti conservateur cahtolique suisse (Vaterland, 30.1.1920, Ernst/Wigger 1993, 164). Dans l'entre-deux-guerres, le développement de l'Etat social, et en particulier la création de l'AVS, fut «combattue par le moyen du concept de 'socialisme d'Etat' qui dans la bouche des conservateurs catholiques était devenu un véritable gros mot» (Imhof 1993, 337).
L'anti-étatisme conservateur s'est depuis toujours accompagné d'un «fondamentalisme d'Etat autoritaire» (Kleger 1993, 194) qui fait reposer la communauté sur des valeurs et «piliers» éternels. Parmi eux, la famille patriarcale, le «fédéralisme» qui n'est souvent que cantonalisme, ou encore la «neutralité armée perpétuelle» (page 12). L'invocation d'une «morale» traditionnelle va être accompagnée d'une profonde méfiance à l'égard de la «politique» regardée plus comme un danger pour la vie privée et les affaires que comme une possibilité de façonner en commun la vie publique. C'est pourquoi les conservateurs préfèrent recourir à l'arme du référendum qui fait effet de frein plutôt qu'à celle de l'initiative populaire que la nouvelle gauche avait redécouverte dans les années 1970. C'est aussi pour cela que l'UDC n'a que faire du référendum constructif (Hartmann/Horvath, 1995, 47).
Il faut se souvenir des fruits particuliers qu'a produit une telle combinaison d'anti-étatisme et de «fondamentalisme d'Etat» dans la «communauté d'action nationale» qui se battait dans les années 1930 pour une révision totale de la constitution fédérale de 1874. Les conservateurs catholiques qui s'étaient alliés aux frontistes postulaient dans leur «projet pour une Constitution fédérale»: I) démontage des compétences fédérales au profit des cantons, par exemple en matière de Droit civil (le droit du mariage et du divorce !), II) renonciation principielle à un impôt fédéral, III) enlèvement à l'Etat et remise à l'Eglise de l'instruction publique, qui devrait accorder plus de poids aux «devoirs moraux envers Dieu, envers la société, envers la patrie et envers la famille». Par ailleurs, selon le même projet, l'armée devait se voir faciliter des engagements de service d'ordre et les droits fondamentaux individuels devaient être restreints, en particulier la liberté d'association pour des organisations «sans Dieu» ou marxistes. Enfin la liberté d'établissement devait être retirée à celles et ceux chez qui «existe le danger qu'ils soient en permanence à la charge de l'aide sociale» (10).

Xénophobie et haine de la gauche
Le discours de l'Albisguetli accorde bien évidemment une place centrale à «l'abus du droit d'asile» et à la «défense contre les étrangers». Il est vrai que Blocher ne mentionne pas explicitement «les juifs», mais l'antisémitisme est une composante constante de la vision du monde nationale-chrétienne (11). Blocher cite entre autres le «penseur libéral Wilhelm Röpke» qui avait fui les nazis pour se réfugier en Suisse où il avait influencé fortement les conservateurs-catholiques: «Chaque pays devra avoir le droit de protéger sa tradition spirituelle et politique contre l'afflux d'immigrants susceptibles de la remettre en question par leur incapacité à s'intégrer ou tout simplement par leur nombre» (page 10). Le professeur d'économie Röpke, qui était politiquement et culturellement tout autre chose qu'un libéral, a publié ces lignes chez un éditeur suisse en 1945, ce que Blocher escamote en mentionnant une édition ultérieure. Le même Röpke défendait également la «tradition spirituelle et politique» de manière tout aussi véhémente contre le «développement pathologique» de l'égalité entre les sexes (12). L'hostilité aux étrangers et au droit d'asile constituent une autre constante du conservatisme helvétique. A l'époque de la Régénération de 1830-1848, la question des réfugiés fut un sujet de dispute politique de tout premier plan et  qui approfondit le fossé entre les libéraux-radicaux et les conservateurs et marqua fortement la conception que se faisaient d'eux-mêmes les uns et les autres. De 1860 à 1874, l'égalité des droits pour les hommes juifs fit l'objet d'un conflit brûlant entre le parti radical et les conservateurs-catholiques. Dans le milieu catholique qui se formait alors, dont le but: un «Etat chrétien» et «non cosmopolite», était incompatible avec l'émancipation des juifs, la révision de la constitution pour donner aux juifs leurs droits agitait les esprits encore plus que la diminution des compétences des cantons. En 1888, quand un collègue de parti déposa une motion antisémite précisant «que dorénavant tous les documents officiels imprimés devraient faire mention également de la confession du postulant», Ulrich Dürrenmatt l'appuya avec les arguments suivants: «Si l'on veut admettre un étranger dans notre corps social, on doit quand même pouvoir exiger d'avoir connaissance de son identité, de sa nationalité et de sa religion» (13).
Après la grève générale, le «galop social» que proposaient les radicaux de gauche fut empêché par les nationaux-conservateurs qui, contre la dichotomie «réactionnaire/progressiste», réussirent à imposer la dichotomie «étranger/indigène». Le discours agressif sur la «surpopulation étrangère» réunissait xénophobie, antisémitisme, persécution des gens du voyage et lutte contre la gauche. «L'ennemi intérieur fut identifié à l'étranger», ce qui faisait de la «lutte contre la gauche» une «expression du mode de vie suisse» (Ernst/Wigger, 1993, 167). En 1941, l'écrivain bestseller, et prêtre catholique, Josef Konrad Scheuber, qui devait influencer fortement le peuple des hommes catholiques suisses jusqu'au début des années 1970, commentait de la manière suivante le serment collectif sur le Grütli de la «jeunesse patriotique suisse» à l'occasion du 650e anniversaire de la Confédération: «Qui peut jurer ce serment ? Seulement celui qui croit à la croix et en Dieu ! La conséquence est simple: un païen, un renégat, un homme sans foi ne peut tout simplement pas être suisse !». Ce qui est moins connu, par contre, c'est le lien entre la défense nationale spirituelle et le retour à la fin des années 1960 du «concept de surpopulation étrangère émanant d'une idéologie de la communauté» (Romano 1999, 78). C'est ce concept qui ne cessera durant les années 1980 et 1990 d'avoir un succès considérable sous la nouvelle guise du cliché du «réfugié économique» (14).
Jusqu'à aujourd'hui l'UDC rattache toujours, dans sa propagande, la gauche avec «l'étranger». Dans sa brochure de 1999 consacrée à la «politique des étrangers», le sous-chapitre le plus détaillé est intitulé «immigration de masse grâce à la politique de gauche». En outre, l'UDC établit un lien entre la xénophobie et son anti-intellectualisme. En 1985, à propos de l'asile offert par l'Eglise à Seebach, l'UDC, dans un même article de journal, critiquait les «ecclésiastiques idéalistes» et exigeait l'expulsion des «délinquants étrangers» (Zürcher Bote 46, 15.11.1985, cf. également UDC de la ville de Zurich, Konzept für eine Zürcher Ausländerpolitik. Zurich, 1999, 11-13)


Notes

1) Dans ce qui suit, je me réfère au discours que Christoph Blocher a adressé le 21 janvier 2000 aux assises annuelles de l'Albisguetli, publié par l'UDC zurichoise sous le titre Les sept secrets de l'UDC (Confidentiel).
2) A propos de l'hostilité conservatrice aux médias, voir entre autres la NZZ du 30 mai 2000, «Luzi Stamms Medienphobie».
3) Theres Maurer, Ulrich Dürrenmatt 1849-1908. Ein schweizerischer Oppositionspolitiker. Berne, 1975, 85-88, 351-360; Theres Maurer, «Die Berner Volkszeitung von Ulrich Dürrenmatt», in: Aram Mattioli (éd.), Antisemitismus in der Schweiz 1848-1960. Zurich, 1998, 241-263; Remigius Niederberger, Das Wort für das Volk über das Projekt eines eidgenössischen Schulgesetzes, Stans, 1882, 12; Josef Lang, «Der Unterwaldner Konflikt zwischen dem 'neuen Bruder Klaus im Bundesfrak' und dem ultramontanen Klerus», in: Alexandra Binnenkade/Aram Mattioli, Die Innerschweiz im frühen Bundesstaat (1848-1874), 77-108.
4) Au sujet des «traits anti-intellectuels», voir Urs Altermatt, «Conservatism in Switzerland. A Study on Antimodernism», in: Journal of Contemporary History, no 4, 1979, 581-609, en particulier page 601.
5) Josef Lang, «Antisemitismus in strenger Sachlichkeit», WochenZeitung, no 4/24, janvier 1997.
6) A propos de l'anti-étatisme, voir l'étude standard de Erich Gruner, qui embellit quelque peu son sujet: «Konservatives Denken und konservative Politik in der Schweiz», in: Gerd-Klaus Kaltenbrunner (éd.), Rekonstruktion des Konservatismus. Berne, 1978, 241-272.
7) Cité dans Walter Nigg, «Jeremias Gotthelf als konservativer Denker», in Kaltenbrunner, op. cit., 407-425, citations page 415 et suiv.; Albert Tanner, «Jeremias Gotthelf vom Liberalen zum Konservativen ?», Schulpraxis, no 3/97, 4-8.
8) Arnold Keller, Augustin Keller, 1805-1883, Aarau, 1992, 300.
9) Urs Altermatt, Der Weg der Schweizer Katholiken ins Ghetto. Fribourg, 1995, 217; Maurer, op. cit., 1975, 217, 226, 327; Blocher, op. cit., 1999, 8.
10) Cité dans: Peter Stadler, «Die Diskussion um eine Totalrevision der Schweizerischen Bundesverfassung 1933-1935», Schweizerische Zeitschrift für Geschichte, 19/1969, 75-169, en l'occurrence pages 153-156.
11) Une enquête du GfS-Forschungsinstitut de Berne auprès de 1210 SuisseEsses (voir www.gfs.ch/news) a révélé que la «proximité à une pensée antisémite» se manifeste chez 33 % des électeurs/trices de l'UDC, soit le double du taux moyen chez les citoyennes et citoyens suisses. Cette enquête réalisée au moyen d'un questionnaire auprès d'un échantillon représentatif a suscité des controverses. Elle a été mise en doute par les milieux de l'UDC. L'institut qui l'a réalisée va prochainement répondre dans une publication ultérieure aux reproches qui lui ont été faits et confirmer expressément les résultats de l'enquête. Voir également au sujet du procès en diffamation que Christophe Blocher a intenté au Sonntagsblick: «Blocher und das Klischer vom geldgierigen Juden», Tagesanzeiger 03.11.1999 et 21.06.2000. Au sujet de l'antisémitisme national-chrétien voir Josef Lang, «Ultramontanismus und Antisemitismus in der Urschweiz oder der Kampf gegen die Säkularisierung von Staat und Gesellschaft», in: Aram Mattioli/Olaf Blaschke, Katholischer Antisemitismus im 19. Jahrhundert. Ursachen und Traditionen im internationalen Vergleich. Zurich, 2000.
12) Wilhelm Röpke, Internationale Ordnung. Erlenbach-Zurich, 1945; du même auteur, Gesellschaftskrise der Gegenwart. Erlenbach-Zurich, 1942, 31. Katharina Bretscher-Spindler appelle également Röpke un «libéral», malgré les déclarations bien peu libérales qu'elle cite de lui. Cf. Katharina Bretscher-Spindler, Vom heissen zum kalten Krieg. Vorgeschichte und Geschichte der Schweiz im Kalten Krieg 1943-1968. Zurich, 1997, 30-37, 92, 341-344.
13) Cité dans Theres Maurer, Ulrich Dürrenmatt 1849-1908..., op. cit. 1975, page 333. Voir également Jean-Charles Biaudet, «Der modernen Schweiz entgegen», in: Handbuch der Schweizer Geschichte. Zurich, 1980, Band 2, 927-934.
14) Jungmannschaft, 16,9.1941; Kurt Imhof, «Zur Ethnisierung der politischen Kommunikation», in: Schweizerischer Arbeitskreis für ethische Forschung (éd.), Der Umgang mit dem Fremden. Arbeitsblätter, no 31, Zurich 01.1994, 27-42


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solidaritéS-infos (Vaud), no 61, octobre 2000, p. 8-12