L'initiative populaire sur les salaires minimums n'a pas trouvé grâce aux yeux du peuple suisse. Les arguments de l'économie ont prévalu sur les notions éthiques. Retour sur un scrutin étonnamment sévère envers les salariés les plus défavorisés.


Pour les personnes qui se sont engagées en faveur de l'initiative
populaire «Pour la protection de salaires équitables» (et j'en suis !),
le résultat des urnes a été effarant. Aucun canton n'a accepté
l'initiative, même pas les cantons de Neuchâtel et du Jura, qui ont
pourtant adopté la solution d'un salaire minimum sur le plan cantonal.
Et moins d'un quart des électrices et électeurs (23,7 %) seulement
l'ont soutenue ! Et pourtant, il y a deux ou trois mois, une enquête la
donnait encore gagnante.
Que s'est-il passé ? Il faut dire que, ces dernières semaines, les
associations patronales, généreusement soutenues par economiesuisse,
ont lancé une campagne de dénigrement systématique. Faisant semblant de
vouloir protéger les concernés de leur propre autogoal, comme le
proclamaient les affiches répandues partout, elles ont agité
l'épouvantail de l'augmentation du chômage, du nivellement des salaires
par le bas, de la délocalisation des entreprises, de la démotivation
des jeunes, de l'écroulement des PME, de l'intervention dictatoriale de
l'Etat - «pas de Lohndiktat». disait-on outre-Sarine ! -, et j'en passe
! Faire peur est encore toujours la meilleure recette pour faire voter
le peuple contre son propre intérêt...
Il serait intéressant de savoir combien de millions ont passé dans
cette campagne en faveur du non, et ces millions sont pour moi la
meilleure preuve que les adversaires n'avaient pas soudain la grandeur
d'âme de protéger ces malheureux employés inconscients du danger de
leur propre initiative, mais défendaient bien leurs propres intérêts:
«Ne changerons rien, cela nous permettra de manoeuvrer selon nos
besoins !». A qui profite un marché du travail dérégulé, sinon aux
patrons, préservant ainsi leur liberté de manipuler leurs ressources
humaines ?

Des raisons d'espérer
Pourquoi n'a-t-on presque jamais mentionné que le texte soumis au vote
prévoyait que l'Etat pouvait «décréter des dérogations pour des
rapports de travail particuliers» ? Et pourquoi lui a-t-on opposé
l'idée des conventions collectives de travail, alors qu'il recommandait
d'intégrer le salaire minimum le plus possible dans de telles
conventions en tenant compte des spécificités de branche et de région ?
Les adversaires ont gardé sous silence de tels éléments pour pouvoir
d'autant mieux combattre cette initiative dont on ne voulait absolument
pas.
Certes, il faut le reconnaître, le résultat des urnes a été une
défaite. Mais il n'en reste pas moins que l'initiative a aussi fait
bouger les choses: durant la campagne, une trentaine d'entreprises et
de branches ont annoncé un relèvement de leurs salaires les plus bas à
4000 fr. ou plus. C'est un succès, et je suis sûr que cette décision ne
va pas conduire ces entreprises et branches à la catastrophe !

Dénoncer les inégalités salariales
C'est là le signe que la lutte doit continuer ! Il est tout simplement
impensable que la dimension éthique de la question demeure indéfiniment
balayée sous le tapis. Il y a vraiment une question lancinante de
justice dans la répartition des salaires, et le fait que l'écart entre
les salaires les plus hauts et les salaires les plus bas ne cesse de
s'agrandir, comme vient de l'annoncer l'Office fédéral de la
statistique, fait retentir la sonnette d'alarme.
La situation des votations du 18 mai est tout de même paradoxale. Près
de la moitié des cantons était d'accord de payer une somme énorme pour
l'achat d'avions de combat chargés de nous garantir une hypothétique
sécurité céleste. 63,5 % ont soutenu une initiative totalement
disproportionnée et inapplicable pour assurer la sécurité des enfants à
l'égard des pédophiles, alors qu'une loi déjà en vigueur les protège
beaucoup mieux. Mais trois quarts de la population ont refusé aux
340000 personnes les plus mal payées de Suisse un minimum de sécurité
salariale ! Au seul endroit où la sécurité était nécessaire, elle a été
massivement refusée !
Ainsi donc, pas de pitié pour les «petits», semble-t-il ! Ils
continueront provisoirement de trimer dur sans pouvoir vivre dignement
du fruit de leur travail. Mais j'estime, du point de vue de la
théologie chrétienne, que nous n'avons pas le droit de les laisser
tomber. Il faut remettre l'ouvrage sur le métier, poursuivre cet effort
d'inscrire un minimum d'éthique dans le marché du travail, malgré tous
les détracteurs. Et comme le disait Guillaume le Taciturne: «Nul n'est
besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer».

Pierre Bühler, professeur de théologie à l'Université de Zurich


La Vie protestante NE/BE/JU, juin 2014