Représentants des partis de droite et ténors des organisations patronales font chorus, à nouveau, contre l'introduction en Suisse d'un salaire minimum. Pertes d'emplois et donc chômage, délocalisations, fermetures de PME, telles sont les menaces brandies. Ce sont les arguments régulièrement avancés à l'égard de toute proposition d'amélioration de la condition de travail des salariées et des salariés dans ce pays. Musique connue. De même qu'à l'égard de l'immigration on joue sur la peur. Qu'en est-il aujourd'hui ? 

Introduire en Suisse un salaire minimum, c'est au contraire renforcer l'emploi en évitant aux salariés les moins bien payés d'avoir une activité complémentaire ou de recourir à l'aide sociale; c'est améliorer les conditions salariales dans des domaines où, par définition, aucune délocalisation n'est envisageable: soins à la personne et emplois de maison, restauration et hôtellerie, vente dans les magasins, agriculture; c'est encore assurer aux PME des conditions plus stables pour des emplois plus qualifiés. Et cela pour un coût limité.
Des chiffres ? Une étude syndicale estime que pour les 300.000 salariés concernés par le salaire minimum dans les entreprises suisses l'augmentation salariale représenterait une somme globale de 1,6 milliards, c'est-à-dire à peine 0,5 % de la masse salariale totale. Rappelons qu'entre 2000 et 2009 les salaires réels ont augmenté de 0,6 % en moyenne par année alors que pendant le même laps de temps la productivité connaissait une augmentation annuelle de 1,1 %, soit pratiquement le double: une marge existe.
De plus, pendant ces mêmes années, alors que les bas salaires stagnaient, le salaire moyen des hauts cadres connaissait un bond de 14 % ! Et que dire du taux de profit des grandes entreprises suisses ? Une étude du Fonds national montre que, dès la fin des années 1990, la part distribuée aux actionnaires (et en bonus) a fortement augmenté au détriment de la part réservée aux salariés. Par ailleurs, pour les services, dans la restauration par exemple, l'alignement sur le salaire minimum entraînerait une hausse du prix du café de 10 centimes.
Autant l'inefficacité des «mesures d'accompagnement» face à la sous-enchère salariale produite par la libre circulation que la fragilité des conventions collectives de travail (CCT) engagent à inscrire le principe du salaire minimum dans la loi. En Suisse romande même, que ce soit pour l'entreprise Gate Gourmet à l'Aéroport de Genève ou pour l'Hôpital de la Providence à Neuchâtel, les CCT sont dénoncées sans retenue dès qu'il s'agit de revoir les salaires à la baisse. Les premières victimes sont les femmes et les immigrés, dont les conditions de travail sont les plus précaires.
Sommes-nous tombés si bas dans le libéralisme économique, soumis à la seule règle du profit financier, pour qu'il soit devenu indécent de défendre un principe de justice sociale ?

Claude Calame, directeur d'études à l'EHESS *, Paris

Texte publié dans la rubrique REFLEXIONS de 24 Heures (Lausanne), 15 mai 2014

* EHESS: Ecole des hautes études en sciences sociales