La votation sur le salaire minimum fait débat. Les arguments en faveur ou en défaveur de l'initiative ne manquent pas, et c'est tant mieux pour la vigueur de notre démocratie et, osons l'espérer, pour la cohésion sociale future de notre pays.

Les arguments économiques - risque de nivellement des salaires par le bas, impossibilité pour certaines entreprises de payer des salaires à 4000 francs - sont fréquemment utilisés par les détracteurs de l'initiative. Les tenants du projet, eux, soulignent la difficulté à vivre en Suisse avec moins de 4000 francs par mois.
En soi tous ces arguments économiques tiennent la route. Et l'on pourrait se dire que le peuple tranchera entre la meilleure ou la moins mauvaise des solutions. Point barre. Pourtant, se limiter aux arguments économiques dans cette problématique révèle une manière étriquée, disons économiste, de considérer la personne humaine. Aujourd'hui un employé est certes devenu une «ressource» humaine, mais c'est justement là que se cache l'amputation faite à la personne.
Dans la logique ou l'idéologie portée par cette vision de l'être humain, le travail n'est plus considéré que comme une prestation rémunérée. Pauvre humanité, réduite à une force de production !
En réalité le travail a non seulement pour objet la production de biens selon un contrat entre individus isolés. Dans une vision humaniste, et pas seulement utilitariste, le travail met en lien des personnes: l'employé (ou l'ouvrier), et son patron, mais aussi les destinataires des produits réalisés dans l'entreprise. Le paysan ou l'artisan avec ses ouvriers créée du lien entre eux, et avec les bénéficiaires de leur travail.
Plus que productiviste, le travail est un lieu d'humanisation. Il a trait, autrement dit, à la dignité humaine, une valeur fondamentale inscrite dans la Déclaration universelle des Droits de l'homme.
La votation sur le salaire minimal, au-delà de ses aspects purement économiques, met en plein jour les dysfonctionnements de l'économie elle-même, quand elle est réglée par la seule loi du marché dérégulé. Ainsi: est-ce respecter la dignité d'une personne quand elle travaille à 100 % et quelle doit recourir à l'aide sociale ?
Que ceux qui répondent oui à cette question s'imaginent seulement une minute à sa place ! Est-il juste et digne qu'une élite s'octroie les salaires somptueux et injustifiables, tandis que plus de 100.000 personnes en Suisse vivent dans la précarité ? Autre mise en lumière: les maraîchers ne peuvent évidemment pas payer si cher leurs employés. Exact. Mais n'est-ce pas une aberration que les maraîchers suisses doivent concurrencer les paysans de la misère à l'autre bout de la planète ? Ou pourquoi le prix du lait, des céréales, est-il le même qu'il y a trente ou cinquante ans ? Faudra-t-il introduire un label Max Havelaar pour les produits suisses ?
La notion de «prix équitable» sera-t-elle autre chose qu'un argument de vente, si l'on pense aux petites entreprises, aux artisans, aux coiffeurs et tant d'autres confrontés au rouleau compresseur du fameux marché, cache-sexe pratique des grands groupes financiers et économiques autoproclamés bienfaiteurs de l'humanité, auxquels se dévouent avec grande ferveur tant de politiciens partout dans le monde ?
Mais avoir un autre horizon que la fuite en avant sous le diktat des marchés, travailler au bien-être social fait-il encore sens ? C'est pourtant le prix à payer, celui de la dignité humaine.

Canisius Oberson, prêtre, Saint-Aubin-Sauges

Texte publié dans la rubrique FORUM de L'Impartial/L'Express, 15 mai 2014