Les dernières données de l'Office fédéral de la statistique l'ont confirmé: l'écart salarial en Suisse ne cesse de s'agrandir. Entre 2010 et 2012, les 10 % les mieux payés ont vu leur salaire augmenter de 7,1 % (de 10.833 fr. à 11.512 fr.), tandis que le salaire des 10 % les moins bien payés a baissé de 0,6 % (de 3953 fr. à 3886 fr.). 340.000 personnes touchent moins de 22 fr. à l'heure, et 66,9 % (donc deux tiers) sont des femmes.

Ces quelques chiffres, derrière lesquels se cachent des histoires de vie tragique, suffisent pour montrer que, depuis bien longtemps, la question des salaires est devenue une question éthique, et que quelques règles minimales s'imposent de manière urgente. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre l'initiative populaire «Pour la protection de salaires équitables». L'adjectif «équitable» souligne la composante éthique.
On pourrait aussi parler d'un enjeu de justice salariale. Il est tout simplement injuste que de si nombreuses personnes doivent s'épuiser à leur travail sans qu'ils puissent en vivre dignement ! Et cela dans un pays qui vient d'être déclaré, au côté de la Norvège, comme pays le plus cher du monde.
Un pays fort, cela devrait aussi se montrer dans son attitude à garantir des salaires justes. Mais les adversaires de l'initiative, emmenés par les associations patronales et financés par economie.suisse, refusent toute régulation, même minimale. Luttant contre ce qu'ils appellent un «Diktat de l'Etat», ils peignent le diable sur la muraille: la solution du salaire minimum détruirait des places de travail et donc augmenterait le chômage, nivellerait les salaires par le bas, mettrait en péril un système qui a fait ses preuves jusqu'ici, affaiblirait la place économique de la Suisse, etc.
Une fois de plus, on alimente les peurs. Mais le fait même que la politique salariale pose un problème, on ne veut pas en discuter. Trop risqué ?
Dans sa «Théorie de la justice», le philosophe américain John Rawls a formulé deux principes. Le premier définit la justice comme l'égalité des chances pour tous. Mais comme cette égalité n'est jamais réalisée et que des inégalités subsistent constamment, un second principe est nécessaire: les inégalités doivent être réglées de manière à ce que cela contribue à une amélioration de la situation pour les plus défavorisés. En partant de là, j'estime que la solution d'un salaire minimal est très juste.
Certes, elles ne va pas résoudre tous les problèmes, mais elle est assurément un premier pas nécessaire vers une éthique des salaires. Dans ce sens, les initiants parlent modestement d'un garde-fou.
«Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car je vous le dis, aux cieux leurs anges se tiennent sans cesse en présence de mon Père qui est dans les cieux» (Matthieu 18, 10).
Les petits dans le monde du travail, c'est d'eux qu'ils s'agit dans cette initiative populaire. Et il ne faudrait pas, une fois de plus, les sacrifier de manière utilitariste au plus grand bien de la majorité.
Je voterai oui le 18 mai.

Pierre Bühler, professeur de théologie à l'Université de Zurich, Neuchâtel

Texte publié dans la rubrique FORUM de L'Impartial/L'Express, 7 mai 2014