La version initiale de ce texte avait été rédigée initialement en été 2000 pour le bulletin solidaritéS infos-Vaud. Depuis lors, certaines des personnalités citées ont vu leur statut changer: Elmar Lederberger n'est plus maire de Zurich, Christoph Blocher n'est plus conseiller fédéral (il est retourné à son statut initial de conseiller national) et Tony Blair n'est plus premier ministre de Sa Majesté, en Grande Bretagne.


Elmar Lederberger, actuellement maire de Zurich, est connu en Suisse comme l'un des partisans de la «blairisation» (1) à marche forcée du Parti socialiste. A l'appui de ses thèses, il déclarait au printemps 2000 dans le journal L'Hebdo: «Nous sommes tous héritiers de la Révolution française. Il y a des partis bourgeois de droite; le PS est un parti bourgeois de gauche. Il n'existe plus d'alternative au système capitaliste» (2).
De manière générale, les connaissances historiques et politiques du municipal zurichois laissent fortement à désirer. De plus, si l'on se réfère aux partis représentés au Parlement suisse et au gouvernement fédéral, les adeptes de la révolution française n'y sont pas légion:
- Le parti démocrate-chrétien (qui a adopté cette dénomination en 1971) est l'héritier politique du parti conservateur catholique: celui-ci représentait les vaincus de la guerre civile de 1847, dite «guerre du Sonderbund», avant la création de l'Etat fédéral en 1848. Adepte de la «doctrine sociale» du Vatican, ce parti a défendu pendant plusieurs décennies une vision corporatiste de la société (qui a mené certains secteurs à pencher vers les régimes autoritaires des années 1930, italien et portugais, sans oublier des sympathies déclarées pour la «croisade» du général Franco en 1936-1939 contre la République espagnole). Dans un recueil de discours - «Sens et mission de la Suisse» (1942) -, Philipp Etter (conservateur catholique, membre du gouvernement fédéral jusqu'en 1959) exprime clairement son hostilité à la conception citoyenne héritée de la révolution française.
- Le parti Union démocratique du centre (droite national-conservatrice) - dont le dirigeant le plus connu est le conseiller fédéral Christoph Blocher - émane d'une formation ultra-réactionnaire, fondée après la grève générale de 1918, le Parti des paysans, artisans et bourgeois, dans le sillage de l'organisation corporatiste Union suisse des paysans (animée par le docteur Ernst Laur). Lors des élections nationales d'octobre 1999 et 2003, il avait phagocyté l'électorat des petites formations d'extrême-droite xénophobes (Action nationale, Parti des automobilistes) et fait pencher l'axe politique de plus en plus vers la droite (3).
- Le parti radical - qui, en 1848, appliqua plusieurs réformes déjà introduites à l'époque de la République helvétique (1789-1802) - a renoncé depuis longtemps aux aspirations novatrices de ses pères fondateurs. Adepte de l'économie de marché capitaliste, il défend une vision de l'histoire suisse, qui relève d'un mixage à peine savant entre quelques débris de ses conceptions originelles et la mythologie de l'ancienne Confédération d'avant 1798 (4).
- Quant au parti socialiste, le manque de réaction suscité par l'aspect méthodologique des déclarations d'Elmar Ledeberger montre que la connaissance de la révolution française n'est plus (ou pas) d'actualité dans ses rangs. On peut émettre les mêmes doutes quant à sa connaissance de l'histoire et de la société suisse...
Globalement, la révolution française, dans toute sa complexité, reste une grande inconnue pour Elmar Lederberger et plus généralement pour ses homologues «blairistes». Si elle n'avait été qu'une «simple» révolution bourgeoise - comme les Pays-Bas du XVIe siècle ou l'Angleterre à la fin du XVIIe siècle -, on s'explique mal le déchaînement médiatique de l'historiographie officielle à la veille et pendant le bicentenaire de 1789, «pour en finir avec la révolution française» (5). Un seul fait révulse les nostalgiques de la Vendée royaliste (Pierre Chaunu, Ronald Sécher) et les adeptes de «la République du Centre» (l'historien François Furet): du 14 juillet 1789 à l'insurrection parisienne de Prairial an III, les couches populaires sont intervenues avec force sur la scène politique et ont tenté de faire valoir leurs intérêts propres (6).
Examinons les positions des deux partis antagoniques entre lesquels se divisa la Convention, dès septembre 1792: les Girondins et les Montagnards. «Les Girondins voulaient arrêter la Révolution sur la bourgeoisie», écrit dans ses Mémoires le conventionnel montagnard Baudot. Et l'historien Albert Mathiez, qui le cite, d'ajouter: «La Gironde avait une tendance instinctive à considérer tout mouvement pour la hausse des salaires, toute protestation contre la vie chère et contre l'accaparement, comme une manoeuvre d'anarchistes, comme un complot contre l'ordre social. (...) Sa politique sociale, toute négative, se résumait dans la liberté absolue du commerce et dans l'emploi des baïonnettes pour faire respecter cette liberté» (7).
La question de la propriété - bien que la gauche de la Convention se soit distancée des partisans de la loi agraire et n'ait adopté les mesures de taxation que comme une nécessité de défense nationale - a représenté l'un des points majeurs de l'affrontement entre la Gironde et la Montagne. Dans son discours du 2 décembre 1792 à la Convention, Robespierre déclarait: «Quel est le premier objet de la société ? C'est de maintenir les droits imprescriptibles de l'homme. Quel est le premier de ces droits ? Celui d'exister. La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister: toutes les autres sont subordonnées à celle-là» (8). Le 24 avril 1793, il proposa d'adjoindre à la Déclaration des droits de l'homme 4 articles limitant le droit de propriété et condamna en termes virulents le projet girondin: «Votre déclaration semble faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans» (9). La Constitution de 1793, adoptée après l'élimination des Girondins de la Convention, garantissait le droit à l'existence, même si «on regrette d'y trouver les vieilles et désespérantes idées sur le droit de propriété» (10).
L'évolution ultérieure de la révolution française - qui le mène de la réaction thermidorienne à la dictature militaire de Bonaparte - le démontre clairement: la contradiction entre le droit à l'existence et le droit de propriété, entre les aspirations des couches plébéiennes à une «économie politique populaire» et celles de la bourgeoisie à un libéralisme économique illimité, a miné les bases du projet de Robespierre et de ses proches (11). La force coactive du gouvernement révolutionnaire fut en effet tournée non seulement contre des courants de droite, tels que les «Indulgents» (Danton, Desmoulins), mais aussi contre les «Enragés» et les «Hébertistes» - les deux courants de gauche surgis en 1793/1794 au sein du Club des Cordeliers et du mouvement populaire parisien (12). Rappelons la réflexion prémonitoire de Saint-Just, qui joua un rôle non-négligeable dans ces luttes politiques acharnées contre les factions de droite et de gauche: «La Terreur a blase le crime, comme les fortes liqueurs blasent le palais. Il ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. La révolution est glacée...». La compression du mouvement populaire en Germinal an II ouvrit la porte à la «horde des fripons», que Robespierre dénonça énergiquement, mais trop tard, le 8 Thermidor an II (26 juillet 1794), à la veille du drame qui se joua le lendemain, le 9 Thermidor, sur les bancs de la Convention nationale (13).
La révolution française a donc ouvert une série de pistes intéressantes pour la réflexion politique. Mais nous doutons fortement que, vu son niveau d'inculture politique et historique, Elmar Lederberger puisse signer ce texte: «Pour moi, j'appartiens tout entier au Parti républicain parce qu'il affirme le droit de l'homme, et j'appartiens au Parti socialiste parce qu'il veut soumettre au droit de l'homme le régime de la propriété» (14). Son auteur, Jean Jaurès, avait par rapport à Elmar Lederberger deux avantages non-négligeables: celui de l'honnêteté politique et celui d'avoir écrit une Histoire socialiste de la révolution française que ledit Elmar Lederberger aurait intérêt à (re)lire...

Hans-Peter Renk


1) Sur la politique de l'actuel premier ministre britannique, Keith Dixon, Un digne héritier: Blair et le thatchérisme. Paris, Ed. Raison d'Agir, 1999.
2) Cité dans l'éditorial de solidaritéS-infos, Vaud, no 58, mai 2000.
3) Josef Lang, «Blocher, l'UDC et le national-conservatisme suisse», solidaritéS-infos Vaud, no 61 (octobre 2000) et 62 (novembre 2000).
4) Sauf exception honorable, l'historien Alfred Rufer (1885-1970), membre du parti radical bernois et auteur de l'article «Helvétique (République)», dans le t. 4(1928) du Dictionnaire historique et biographique de la Suisse.
5) Daniel Bensaïd, «Un bicentenaire thermidorien», Permanences de la Révolution. Montreuil, Ed. La Brèche, 1989.
6) Daniel Guérin, La lutte de classes sous la Première République: 1793-1797. Paris, Gallimard, 1968 (La suite des temps)
7) Albert Mathiez, Girondins et Montagnards. Montreuil, Ed. de la Passion, 1988.
8) Florence Gauthier, Triomphe et mort du droit naturel en révolution: 1789-1795-1802. Paris, Presses universitaires de France, 1992 (Pratiques théoriques)
9) Ligue des droits de l'homme (France), Ils ont pensé les droits de l'homme: textes et débats (1789-1793). Paris, Etudes et documentation internationales, 1989.
10) Philippe Buonarroti, Conspiration pour l'Egalité, dite de Babeuf. Paris, Ed. sociales, 1957 (Les classiques du peuple)
11) Alfred Manfred, Rousseau, Mirabeau, Robespierre: trois figures de la Révolution. Moscou, Ed. du Progrès, 1979 (Des siècles et des hommes)
12) Patrick Kessel (Ed.), Les gauchistes de 89. Paris, Union générale d'éd., 1969 (10/18 ; 456/457)
13) «La nation française avait moins besoin de fêtes religieuses que d'institutions sociales. Si au lieu de la fête à l'Être suprême, Robespierre eût donné à ses concitoyens un code de lois dans lequel la propriété eût été constituée sur de nouvelles bases... il est à présumer que la réaction thermidorienne n'eût point éclaté... Robespierre eût éveillé des sympathies bien plus vives en touchant aux intérêts matériels par une réforme sociale qu'en s'adressant aux spéculations de l'âme par un culte nouveau. Ces hommes prestigieux ont failli: que notre admiration pour eux ne nous aveugle pas jusqu'à les croire infaillibles» (Albert Laponneraye, Cours public d'histoire de France depuis 1789 jusqu'en 1830. Paris, 1832-1838)
14) Jean Jaurès, «La question sociale et le sentiment religieux», in: Madeleine Rebérioux, Jaurès: la parole et l'acte. Paris, Gallimard, 1994 (Découvertes/Gallimard ; 220)


Bibliographie sommaire

Jean Jaurès, Histoire socialiste de la révolution française. Paris, Ed. sociales, 1983-1986 (Bibliothèque du bicentenaire de la révolution française ; 2-8)
Piotr Alekseevic Kropotkin, La grande révolution, 1789-1793. Paris, Stock, 1976 (Bibliothèque historique ; 3)
Albert Soboul, La révolution française. Paris, Ed. sociales, 1988 (Bibliothèque du bicentenaire de la révolution française ; 1)
Daniel Bensaïd, Moi, la Révolution: remembrances d'une bicentenaire indigne. Paris, Gallimard, 1989 (Au vif du sujet)
Robert Lochhead, Les révolutions bourgeoises. Amsterdam, Institut international de recherche et de formation, 1989 (Cahiers d'études et de recherches ; no 11/12)
«Révolution française et politique révolutionnaire», Cahiers Léon Trotsky, no 30 (juin 1987)
«Histoire et mémoire de la révolution française», Cahiers Léon Trotsky, no 38 (juin 1989)
Alfred Rufer, La Suisse et la révolution française. Paris, Société des études robespierristes, 1974


Daniel Bensaïd
Moi, la Révolution, remembrances d'une bicentenaire indigne (extraits)

Pourquoi vous acharner à vouloir me finir ? Dans la mesure, dans la seule mesure où je suis finissable, dans la stricte mesure de ma finitude, je me suis tue avec Saint-Just, un matin de Thermidor. Ensuite, c'est autre chose. Ensuite, je me suis ressaisie et me suis survécue, dans la mesure, dans la stricte mesure de mon infinitude.
Sans jamais retrouver le même émerveillement, le même bonheur. Un recommencement n'a pas le charme inexploré d'un commencement. Une passion ranimée n'a pas le même émoi qu'une passion première. Une reproduction, une persévérance, une résurrection même, n'auront jamais l'aura d'une nativité.
(...) Finie, moi ? La boulangère Pommier, qui n'avait pas ses entrées à la Fondation Saint-Simon, fut dénoncée par ses clients pour avoir dit, le 7 janvier 1795, en essuyant ses mains farineuses sur son tablier: «Depuis qu'on a assassiné Robespierre, la contre-révolution est faite». Elle n'avait pas appris à nager dans le temps long, ni en eaux troubles, la boulangère Pommier. Mais elle savait du moins distinguer sa droite de sa gauche, un pain d'une livre de pas de pain du tout, et la contre-révolution de la révolution. Elle savait peser et compter. Elle ne se trompait pas plus dans ses dates que dans ses pesées.
Elle prédisait en politique, pas en historienne. Et elle disait en politique, avec certitude, de source sûre, aussi vrai que je te vois, que Thermidor m'a finie en tant qu'événement, dans la mesure exacte de ma finité et de ma finitude. Sans attendre Jules Ferry, ni la République du Centre.
(...) Michelet, qui n'avait pas sur moi le regard de Dieu, toujours humain, toujours hautain, toujours distant, toujours au-dessus de la mêlée, mais un simple regard d'homme du peuple au coeur de la mêlée, Michelet qui n'est pas suspect d'indulgence envers Robespierre, Michelet, qui n'était pas moderne, était du parti de Pommier contre le parti de Furet. Il s'arrêtait net à Thermidor. Après... «Nous n'avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n'est plus de la Révolution. Ce sont les commencements de la longue réaction qui dure depuis un demi-siècle».
Et qui n'en finit pas.
«Ces choses...». Votre parti pris. Votre affaire.