En marge des commémorations du bicentenaire de l'entrée de Neuchâtel dans la Confédération, nous publions ci-dessous le texte d'une conférence d'Arthur Piaget, ancien archiviste cantonal et père de Jean Piaget, conférence prononcée le 1er mars 1924 au Cercle du Sapin à La Chaux-de-Fonds. On n'est pas obligé d'en partager tous les termes, mais ce texte est historiquement fondé et documenté.

(Extrait de: Le Sapelot : bulletin mensuel du Cercle du Sapin de La Chaux-de-Fonds. Quatorzième année, no 5 (30 mai 1924), p. 10-19 ; no 6 (27 juin 1924), p. 7-13)

Si c'est pour moi un grand honneur d'avoir été choisi par votre comité pour vous entretenir d'histoire neuchâteloise en ce jour du 1er mars, vous me permettrez bien de dire que je n'ai pas accepté sans hésitation, ni même sans protestation, n'étant pas un homme politique, ni un orateur populaire ou autre, mais bien un archiviste, c'est-à-dire un homme myope et sans imagination, préposé à la garde des vieux papiers de la République, peu fait assurément pour discourir dans un jour comme celui-ci où l'enthousiasme et peut-être aussi les passions font oublier la grave sévérité de l'histoire. J'ai eu la faiblesse - que mes auditeurs jugeront regrettable - de me laisser tenter: parler de la Révolution dans le berceau même de la Révolution est une tâche bien faite pour vaincre toute timidité et faire taire les hésitations.
Je me hâte de dire, dès les premiers mots, que je n'ai pas de révélation sensationnelle à faire. Je prétends simplement considérer les choses d'un peu plus haut et dans leur ensemble. Les arbres, a-t-on dit, empêchent de voir la forêt. Pour la contempler toute et avoir une juste idée de son étendue et de sa conformation, il faut s'élever sur la hauteur voisine. Je vous invite à monter sur la colline, d'où certains détails prendront leur signification véritable, d'où d'autres détails se perdront dans l'ensemble.


Des temps anciens à 1707

Les Neuchâtelois se figurent connaître leur histoire. Ils se font peut-être des illusions. Ils savent beaucoup de choses incontestablement. Mais souvent la passion politique les égare. Combien n'en ai-je pas entendu prétendre, avec des éclats dans la voix, que pour eux l'histoire du pays commence le 1er mars 1848. Tout ce qui précède est honni, tout ce qui suit est seul glorieux et avouable.
Il y a là, vous en conviendrez, non seulement du parti pris et de l'ignorance, mais de l'ingratitude. Car enfin, avant 1848, il n'y a pas que des princes et des aristocrates. Avant comme après, il y a le peuple neuchâtelois, qui a vécu et qui a souffert, qui a préparé et rendu possible la Révolution de 1848 et qui finalement nous a fait ce que nous sommes. En histoire, comme dans la nature, tout se tient, et ce qu'on est tenté de regardé comme un événement
subit et inattendu est généralement préparé de très longue date.
Il y a un miracle dans l'histoire de notre pays. C'est le fait lui-même qu'il ait pu persister dans l'être; c'est le fait que ce minuscule pays de Neuchâtel, pendant des siècles, ait réussi à vivre de sa vie propre, indépendant et souverain. Ce qui lui a sans doute permis d'échapper aux dangers de toutes sortes qui l'entouraient, ce qui, en un mot, l'a sauvé, c'est que ce petit pays, si bien placé entre la France et la Suisse, était menacé de toutes parts. La politique des Neuchâtelois, au début de leur histoire, fut la seule que pouvait avoir un état minuscule; elle a consisté à opposer les uns aux autres les appétits des voisins.
Dans les temps anciens, les Neuchâtelois ont eu recours à cet habile système de contrepoids. A la fin du XIIIe siècle, par exemple, le comte Rodolphe de Neuchâtel, pour sortir d'un isolement dangereux, sollicitait la protection de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, lequel plaçait le pays de Neuchâtel sous la suzeraineté des seigneurs de Chalon. Cela se passait en 1288.
Deux ans plus tard, le 5 août 1290, comme pour tenir la balance égale entre les puissances de çà et là le Jura, le même Rodolphe concluait une alliance avec Fribourg, et peu après, lui-même ou ses successeurs avec Berne, Soleure et Lucerne.
A partir du XIVe siècle, les Neuchâtelois sont définitivement tournés du côté de la Suisse, dont ils attendent la protection et le salut. En 1406, les Bernois promettent de les protéger envers et contre tout, de toute leur puissance, pour leur éviter tout dommage et avancer leur honneur. Et cette promesse solennelle, on peut dire qu'elle a été tenue. Pendant tout le XVe siècle, Berne dut étendre sa main sur nous. Plus d'une fois, en effet, nous avons couru le risque d'être absorbé par le suzerain. Lorsque la maison de Neuchâtel s'éteignit en 1395, lorsque la maison de Fribourg s'éteignit en 1458, le suzerain, comme c'était son droit, prétendit nous réunir à ses domaines. Et cela se serait fait immanquablement si MM. de Berne n'avaient pas été là. Ils nous, protégeaient, non pas, sans doute, pour nos beaux yeux, non parce que les droits des Neuchâtelois leur paraissaient indiscutables, mais parce qu'ils redoutaient le voisinage et la puissance de Louis de Chalon, prince d'Orange, suzerain du Pays de Neuchâtel, déjà propriétaire de Cerlier, d'Orbe et de Grandson.
Donc, de temps immémorial, comme disent les actes, les Neuchâtelois, alliés et combourgeois de quatre cantons influents, étaient considérés comme alliés des Suisses, et dans une certaine mesure comme suisses eux-mêmes.
Ecoutez cette déclaration:
«Le Pays de Neuchâtel est de telle nature qu'il est inséparable du Corps helvétique. Les anciennes alliances et combourgeoisies, les assistances réciproques, la conformité des moeurs et surtout l'égalité des intérêts, tout cela a fait naître entre les Neuchâtelois et les Suisses une affection étroite et particulière. lIs sont si proches de nous et si engagés dans notre subsistance, qu'ils sont nécessairement obligés de nous défendre pour la crainte de sentir notre perte. Le maintien de cette étroite union, c'est la maxime fondamentale de l'Etat. Cette maxime est aussi ancienne que la Souveraineté du pays.»
Qui, je le demande, a pu bien faire une telle déclaration ? Qui a défini en des termes si justes et si patriotiques la maxime fondamentale de l'Etat ? C'est le Conseil d'Etat lui-même du comté de Neuchâtel, le 11 mai 1666, écrivant à Son Altesse Sérénissime Anne-Geneviève de Bourbon. Se tenir étroitement uni au Corps helvétique, se considérer en tout et toujours non pas seulement comme alliés de quatre cantons, mais comme alliés des Suisses, c'était là l'opinion, le sentiment intime, la conviction, la volonté des Neuchâtelois.
Voulez-vous, d'autre part, l'opinion des Suisses ? J'ai l'embarras du choix.
Le duc de Guise, gouverneur du duché de Bourgogne, prétendait faire payer aux Neuchâtelois certains droits de péage, dont les Suisses, de par leurs traités avec la Couronne de France, étaient exemptés. Les Neuchâtelois protestèrent, prétendant être Suisses et voulant être traités comme Suisses. Que firent, je ne dis pas nos quatre alliés et combourgeois, mais les autres cantons ? Réunis à Baden, le 10 juillet 1549, la Diète des douze cantons certifia que les Neuchâtelois étaient des Suisses et devaient être traités comme des Suisses. Les conseillers et députés de Zurich, Berne, Lucerne, Schwitz, Unterwald, Zoug, Glaris, Bâle, Soleure et Schaffhouse, vinrent déclarer solennellement que les Neuchâtelois, alliés et combourgeois de quatre cantons, avaient toujours marché en guerre avec les confédérés, qu'ils avaient, disaient-ils, «partagé le bien et le mal avec eux tous, étant bien déterminés d'agir de même dans l'avenir». Conclusion: les Neuchâtelois sont Suisses et comme les Suisses exempts de droits de péage en France.
Si j'en avais le temps, j'aimerais montrer le rôle joué par les traités d'alliance et de combourgeoisie et leurs renouvellements successifs non seulement dans la vie politique et commerciale des Neuchâtelois, mais dans leur vie sentimentale et patriotique.
Avec quelle ferveur, avec quelle solennité, avec quelle religion, était observé le cérémonial du renouvellement des traités avec les villes et cantons de Berne, Lucerne, Soleure et Fribourg.
Une députation d'une vingtaine de personnes à cheval, gouverneur, conseillers d'Etat, sortait de la ville, précédés de deux trompettes et de dix sautiers habillés aux couleurs de la Souveraineté, c'est-à-dire avec des manteaux aux chevrons, ces antiques chevrons si malheureusement mis de côté par les républicains de 1848. La première étape était Aarberg, où un messager de Leurs Excellences de Berne les accueillait avec une lettre de bienvenue. A Berne même, la garnison était sous les armes. Lorsque le cortège apparaissait à l'entrée de la ville, salve de douze pièces de canon. Le lendemain, séance solennelle au Sénat, où les ambassadeurs neuchâtelois étaient conduits en grande pompe et au son des cloches, par vingt-quatre conseillers bernois. A leur arrivée dans la salle d'audience, tous les sénateurs se découvraient. Le traité était lu, toute l'assemblée debout, tête nue et main levée. Tandis que les deux parties juraient la fidèle observation du traité, le canon tonnait et la foule acclamait. A midi, grand banquet, qui durait jusque tard dans la nuit. On y buvait, au bruit du canon, les santés de Sa Majesté Impériale, de Sa Majesté Très Chrétienne, du Louable Corps helvétique, de Monsieur le duc de Longueville; à la prospérité des Etats de Neuchâtel et Valangin, de la République de Berne, à Monseigneur le Gouverneur et à ses «inclinations»; à Messeigneurs les avoyers et Conseillers de la ville de Berne, aux ambassadeurs neuchâtelois et au renouvellement d'alliance qui venait d'être juré.
De Berne, le cortège des Neuchâtelois se rendait à Lucerne où le même accueil et les mêmes solennités les attendaient. Au dîner d'apparat de 1693, Messieurs de Lucerne avaient fait peindre et placer vis-à-vis du haut de la table une image de la Paix, avec une ruche d'abeilles et une corne d'abondance, le tout orné des armes des quatre cantons alliés et des chevrons de l'Etat de Neuchâtel.
L'accueil de Soleure et de Fribourg avaient aussi leur cachet propre, au son des trompettes, tambours et fifres, avec banquets, bals et volées de coups de canon.
Les Suisses et les Neuchâtelois juraient solennellement «par le Dieu vivant, d'entretenir, garder, observer et accomplir le contenu des traités, sans aucun dol ni variation».
On voit que jusqu'à la fin du XVIIe siècle, sous les princes français de la Maison de Longueville, généreux et désintéressés, sujets eux-mêmes du roi de France, habitant Paris et ne faisant dans leur comté de Neuchâtel que de rares et courts séjours, les Neuchâtelois, qui avaient dû veiller à leur sécurité, se considéraient comme alliés des Suisses et comme Suisses, et que, d'autre part, les cantons les regardaient comme faisant partie du Corps helvétique.
Ils avaient acquis, peu à peu, une somme de libertés et de franchises tout à fait exceptionnelle. Le pays de Neuchâtel, ce «petit coin de territoire placé entre la France et la Suisse», passait, en dépit de son prince, pour l'Etat le plus libre qu'il y eût au monde, plus libre même que n'importe quel canton suisse.
Le prince de Neuchâtel, constatait l'ambassadeur de France en Suisse, est un souverain sans sujets; par les libertés qu'ils prétendent avoir, les Neuchâtelois sont tous souverains. L'avoyer Steiger de Berne le déclarait expressément: «La Suisse, disait-il, est un pays de liberté, mais cette liberté règne surtout rière Neuchâtel et Valangin».


De 1707 à 1814

En 1707, les Neuchâtelois choisirent comme prince le roi de Prusse, comment et à la suite de quelles intrigues, on le sait aujourd'hui. Mais on peut dire que si les Neuchâtelois se jetèrent dans les bras du roi de Prusse, la faute en fut au roi de France.
Par sa politique de conquête, par sa politique confessionnelle, Louis XIV s'était mis à dos à peu près toute l'Europe. Son dernier historien, Louis Bertrand, l'appelle un surhomme qui a donné à la France un prestige unique. Soit. Mais il appelle aussi Louis XIV «l'homme qui a épousé la France». Non pas toute la France, puisque, conseillé par les Jésuites, il excluait les hérétiques de toute espèce et en particulier les adeptes, comme il disait, de la religion prétendue réformée. Or les Neuchâtelois, qui avaient pu voir sur tous les grands chemins de Suisse les bandes interminables et lamentables de fugitifs pour cause de religion, français ou vaudois du Piémont, les Neuchâtelois que les dragonnades remplissaient d'horreur et de pitié regardaient Louis XIV comme le Grand Persécuteur et les princes français comme ses suppôts, dont ils se détournaient avec effroi.
Le roi de Prusse, disait-on à Neuchâtel, est l'héritier des Chalon; ses droits sont justes, évidents et bien fondés; il est, d'autre part, le grand protecteur des Eglises réformées. Les Neuchâtelois, qui avaient la foi solide, crurent de toute leur âme tout ce qu'on voulut bien leur faire croire.
A la vérité, pour les dirigeants, qui étaient au courant des dessous de la politique, la question de religion n'était là que pour la forme. Ils savaient, mais se gardaient de dire que, pour porter pièce à Louis XIV, les grands Alliés, l'Angleterre, les Provinces Unies, la Prusse, avaient jeté leur dévolu sur le belvédère de Neuchâtel bien avant que s'ouvrit la succession de 1707. Leurs intrigues avaient commencé une vingtaine d'années auparavant.
Je n'ai pas à raconter ces intrigues, aujourd'hui dévoilées. Je n'ai pas à parler des pots de vin, lesquels finalement l'emportèrent sur l'amour pour le droit qui distinguait les Neuchâtelois. Restons-en prudemment à notre sujet. Une question se pose. Lorsqu'ils eurent pour prince le roi de Prusse, est-ce que les Neuchâtelois se détournèrent de la Suisse, leur «chère patrie» ? Je n'hésite pas à dire: au contraire.
En parlant de la domination prussienne, je laisse de côté bien entendu les années de 1831 à 1848. C'est là une période exceptionnelle, pleine de révolution et de réaction, et il serait injuste et faux de juger tout l'ancien régime par ces années de passions et de luttes.
Il faut voir les choses comme elles sont. La Prusse - sans le vouloir assurément et sans s'en rendre compte - nous a rendu un service, c'est le cas de dire, colossal. Si nous sommes Suisses aujourd'hui, c'est peut-être, indirectement, à la Prusse que nous le devons. Cette assertion est-elle une bouffonnerie ou  un paradoxe ? Mais si, en 1707, le prince de Conti ou tout autre prince français l'avait emporté, pensez-vous que le roi de France, que Louis XIV, qui avait conquis la Franche-Comté, aurait laissé perdre cette petite principauté si bien placée à la porte de la Suisse ? Pensez-vous que Napoléon ne l'aurait pas rattaché à l'empire français ? Croyez-vous qu'après la chute de Napoléon nous eussions pu tirer notre épingle du jeu et entrer dans la Confédération en 1814 ?
Il y a de la logique dans les événements alors qu'il y en a souvent si peu chez les hommes. Le roi de Prusse, si puissant fût-il, était si éloigné de sa nouvelle principauté qu'il n'était pas en mesure de la défendre les armes à la main. Ce petit et lointain domaine, acquis en dépit de tout droit, à force d'intrigues et d'argent, était une acquisition précaire. La France, qui s'estimait volée, était menaçante. Elle avait accumulé les bataillons à Pontarlier prêts à envahir le pays de Neuchâtel. Seuls, les embarras de Louis XIV l'avaient empêché de procéder plus outre. Le prince de Conti et ses héritiers n'abandonnaient aucune de leurs prétentions. D'autre part, à Neuchâtel même, il y avait un parti français qui intriguait au dedans et au dehors. Bref, le roi de Prusse, comme les Neuchâtelois eux-mêmes, vit bien que les seuls protecteurs naturels et efficaces de la principauté étaient les cantons suisses.
Mais le choix du roi de Prusse comme prince de Neuchâtel et Valangin avait eu ce résultat catastrophique: il nous avait brouillé avec la moitié de la Suisse. Les Neuchâtelois avaient acquis, ce dont ils remerciaient la Providence, un prince qui était un puissant monarque. Ils avaient perdu, d'autre part, ce qui faisait le salut de la patrie: l'alliance et la protection du Corps helvétique. Influencés par l'ambassadeur de France à Soleure, mécontents de voir à la tête de la principauté un prince protestant qui, selon les occurrences, pourrait intervenir dans les affaires de la Suisse, les cantons catholiques refusèrent de reconnaître le nouveau prince de Neuchâtel; ils refusèrent de renouveler les anciens traités de combourgeoisie. En dépit de la forte armée du roi de Prusse, le pays de Neuchâtel allait se trouver dangereusement isolé. Aux yeux de la France et des cantons catholiques, il n'était plus allié des Suisses; c'était une «province prussienne».
Le roi de Prusse prenait assez facilement son parti de cet état de choses. Neuchâtel, il est vrai, lui avait coûté fort cher, mais le plan des Alliés d'entraîner contre la France la Suisse entière ou du moins les cantons protestants, et d'envahir la Franche-Comté, n'avait pu se réaliser. Il est probable d'ailleurs que le roi de Prusse et ses ministres ne se faisaient pas beaucoup d'illusions. Ils voyaient bien que la possession de cette «province minuscule», comme ils l'appelaient, n'était rien moins que sûre et qu'il fallait s'attendre à la perdre un jour ou l'autre par la vente ou l'échange.
Mais les habitants de la principauté considéraient les choses d'un autre oeil et ne pouvaient garder la même égalité d'âme. Ils savaient, par expérience, que la protection de la Suisse toute entière était nécessaire à leur existence même. Ils savaient que, sans elle, leur pays serait exposé à tous les risques. La rupture avec les combourgeois catholiques avait laissé les Neuchâtelois en face du seul canton de Berne. Or on peut dire que si le roi de Prusse avait ébloui les Neuchâtelois, il avait de même tourné la tête à MM. de Berne. Tout occupés à plaire au roi de Prusse, ils traitaient par dessous la jambe leurs anciens et fidèles combourgeois de Neuchâtel. Ces derniers tenaient de toute leur âme à leurs droits, à leurs franchises, et libertés, écrites ou non, que parfois les ministres prussiens ignoraient ou feignaient d'ignorer. Les Neuchâtelois ne se gênaient pas d'envoyer à Berlin ce qu'ils appelaient des «remontrances». Quand le conflit s'aggravait, Berne gourmandait les Neuchâtelois pour donner raison, avec des gracieusetés d'ours, à S.M. le roi de Prusse. Dix années après la sentence de 1707, les Neuchâtelois étaient alarmés et excédés de l'attitude des Bernois. Ils soupiraient après le renouvellement des alliances et combourgeoisies avec Fribourg, Soleure et Lucerne, nécessaires, pensaient-ils, pour remettre Berne à sa place, nécessaires pour regagner la confiance et la protection du Corps helvétique tout entier.
De cette situation dangereuse et incertaine, qui pouvait à l'occasion devenir désastreuse, les Neuchâtelois n'étaient pas des gens à s'accommoder. Pendant plus d'un siècle, les autorités et le peuple neuchâtelois firent le possible et l'impossible pour y remédier. Ils ne cherchaient pas seulement à renouveler les anciennes alliances et combourgeoisies avec les trois cantons catholiques de Fribourg, Soleure et Lucerne; ils avaient une ambition plus grande et plus haute; ils désiraient de toute leur âme, ils réclamaient sans jamais se lasser leur inclusion pure et simple dans le Corps helvétique.
Raconter toutes les démarches faites auprès de la diète, auprès de chacun des cantons catholiques et protestants, auprès de l'ambassadeur de France à Soleure, auprès du roi de France lui-même et du roi de Prusse; énumérer toutes les ambassades publiques et privées; résumer l'immense correspondance échangée, serait assurément une page instructive et passionnante de l'histoire de notre pays. Elle mettrait en lumière la claire intelligence, la persévérance, l'énergie des Neuchâtelois, mais aussi leur amour indéfectible de la patrie suisse. Tout ce qu'on pouvait faire, ils le firent pour obtenir cette bienheureuse inclusion.
Pendant un siècle, cette question vitale de l'indigénat helvétique tint les esprits dans une tension extraordinaire. En 1782, le gouverneur de Béville, qui avait peine à comprendre toute cette passion, écrivait aux Ministres du roi de Prusse à Berlin, qu'il s'agissait de prendre au sérieux la question de l'inclusion, sous peine de s'aliéner l'affection des peuples de ce pays, et il ajoutait que les Neuchâtelois ne prononçaient jamais le mot «inclusion» sans une espèce d'extase.
Les difficultés de l'entreprise se chargeaient à la vérité de ramener les Neuchâtelois sur terre. Ils se proposèrent un moment d'acheter les assemblées générales, c'est-à-dire les Landsgemeinden d'Uri, d'Unterwald, de Glaris catholique et d'Appenzel intérieur. Le landamann Jonathan Trepp qui, dans les petits cantons, servait d'agent secret des Neuchâtelois, se faisait fort, moyennant deux écus neufs par tête, de rendre favorables à la cause des Neuchâtelois les votants des Landsgemeinden catholiques. Les récompenses d'ordre variés avaient fini par gagner les chefs. Mais les prétentions étaient grandes: le bruit courait en Suisse que Neuchâtel avait hérité de quelques millions d'un de ses bourgeois mort à Lisbonne: on s'imaginait que le gouvernement lui-même de la principauté roulait sur l'or et qu'il était en mesure de leur faire des largesses princières.
Jusqu'au bout, les Neuchâtelois se heurtèrent à la mauvaise volonté des cantons catholiques, toujours conseillés par la France. Et cela dura jusqu'en 1814.


1814-1831-1848

En 1814, la France était à terre. C'était au tour des Alliés, la Prusse, la Russie, l'Autriche, à donner des ordres. Les cantons catholiques, libérés cependant de la main-mise de la France, étaient toujours opposés à l'admission de Neuchâtel pour les mêmes motifs d'ordre confessionnels. D'autres cantons faisaient des objections d'un autre genre: il ne leur paraissait pas qu'on put admettre dans la Confédération un pays qui était une principauté, dont le prince était le roi de Prusse. La principauté avait bien remanié quelque peu sa constitution pour la mettre «en une certaine conformité» avec celle des cantons, mais l'opposition paraissait la plus forte. Elle céda cependant devant les instructions des Alliés et leurs conseils qui étaient des ordres. Le 14 septembre 1814, à une grande majorité de suffrages, la Diète admit Neuchâtel, le Valais et Genève au nombre des cantons. Mais le pacte fédéral n'était pas encore debout et les querelles menaçaient de reprendre de plus belle. Il ne fallut pas moins qu'un événement extraordinaire pour faire taire les griefs et mettre tout le monde d'accord. On apprit soudain, le 9 mars 1815, que Napoléon venait de quitter l'Ile d'Elbe et qu'il marchait en triomphe sur Paris. Cet événement, qui paraissait si gros de conséquences, fit définitivement passer sur les dangers du «cantonnement» de la principauté, et le Pacte fédéral fut conclu et signé le 19 mai 1815.
Les graves événements qui bouleversaient l'Europe empêchèrent les Neuchâtelois de manifester bruyamment leur joie d'avoir enfin obtenu cette inclusion dans le Corps helvétique, qu'ils avaient, pendant plus d'un siècle, si ardemment désirée, si vaillamment recherchée. Ils croyaient sans doute, principauté d'un côté, canton suisse de l'autre, trouver enfin la sécurité définitive et être à l'abri des dangers intérieurs et extérieurs.
Mais ils avaient compté sans les idées, qui se moquent des frontières les mieux gardées et qui finissent toujours par conquérir le monde.
Partie de France en 1830, la Révolution faisait le tour de l'Europe. Comme il était à prévoir, elle vint se promener en Suisse et menaça Neuchâtel à la double face de principauté et de canton.
Le roi de Prusse se serait peut-être résigné, contre une bonne indemnité, à renoncer à cette «province» lointaine, source de plus d'ennuis que de profits. Impatients, les patriotes neuchâtelois résolurent de brusquer les événements et le 12 septembre 1831, jour anniversaire de notre entrée dans la Confédération, ils prirent les armes.
Je ne suis pas venu à La Chaux-de-Fonds pour faire le récit de la prise d'armes d'Alphonse Bourquin. Parce qu'elle a tourné au désastre, on en a rabaissé la valeur et l'importance. Parce que Bourquin n'a pas réussi, on l'a sévèrement jugé, méprisé et injurié.
Que les royalistes de la principauté qui venaient d'échapper au danger de la Révolution, et qui tremblaient encore, aient traité les patriotes de brigands sans foi ni loi; qu'ils les aient abondamment moqués et caricaturés, on peut l'admettre. Mais que les républicains, qui n'avaient pas osé se compromettre eux-mêmes, aient fait chorus, c'est ce qu'on peut difficilement comprendre.
Dans ses Mémoires politiques, Louis Grandpierre parle avec un mépris souverain d'Alphonse Bourquin, ce chef de hasard, sans aucune capacité, qui s'est enfui sans combattre. Il va même jusqu'à l'accuser de trahison: Bourquin aurait combiné avec le gouvernement royaliste l'attaque de décembre et conduit ses hommes sciemment au désastre.
Pauvre Bourquin ! Je n'ai nullement l'intention d'en faire un héros ni un saint. Il avait de gros défauts. Il aimait à banqueter et se nourrissait de phrases sonores et creuses. Il était mal préparé à la tâche difficile de chef de révolution. Mais je dis que s'il y a eu un traître, ce n'est pas lui; je dis qu'il était honnête et convaincu et courageux; je dis qu'il était un «soldat de parole et d'honneur».
Sa révolution, mal préparée, échoua lamentablement. Mais à qui la faute ? Elle aurait pu réussir comme celle de 1848, puisque le château fut occupé et que le Conseil d'Etat désemparé céda sans résistance. Mais les fortes têtes du parti républicain, Erhard Borel, Jonas Berthoud, le banquier Fornachon, l'avocat Bille, Grandpierre lui-même, qui manquaient de confiance et de courage, avaient prudemment refusé de faire partie du gouvernement provisoire. Ce refus des timides fut, comme dit Guinand, le coup de mort de la Révolution.
En ce jour, où nous fêtons la Révolution Neuchâteloise de 1848 qui, Dieu merci, a réussi celle-là, ayons une pensée de sympathie et de reconnaissance pour le chef malheureux de la Révolution de 1831. S'il avait réussi, il serait un héros; il aurait sa statue dans nos carrefours; les enfants de nos écoles chanteraient chaque année sa mémoire et sa gloire.
Il a échoué. Il a dû fuir comme un criminel hors des frontières du pays, pour finir sa vie, ignoré et ulcéré, de l'autre côté de l'océan.
Les Républiques, a-t-on dit, son ingrates.
La révolution de 1831 a piteusement échoué. C'est entendu. Mais a-t-elle été sans utilité ? Personne n'osera le prétendre. Il arrive souvent qu'il faille deux opérations successives pour remettre en état un organe malade. Pour extirper la tumeur prussienne qui menaçait la vie neuchâteloise, il a fallu deux opérations. La seconde a bénéficié de la première. Grandpierre lui-même le reconnaît: la révolution de 1831 a instruit les hommes de 1848, qui, peut-être, sans expérience douloureuse, seraient partis insuffisamment préparés.
Il n'est jamais inutile de mettre les points sur les i. La seconde révolution, comme la première, celle de 1848 comme celle de 1831, a été faite, non pas comme on le dit encore trop souvent, pour faire de nous des Suisses, mais bien pour nous débarrasser du roi de Prusse et de son cortège d'aristocrates. Suisses, nous l'étions de fait depuis 34 ans et, je crois l'avoir montré, nous l'étions de coeur depuis des siècles.
Il ne faudrait, tout de même, pas oublier que l'Etat souverain de Neuchâtel est le 21me des cantons de la Suisse, non pas depuis le premier mars 1848, mais depuis le 12 septembre 1814.
Il ne faudrait, tout de même, pas oublier que si l'Etat de Neuchâtel a été admis dans la Confédération en 1814, c'est que, à cette époque, ses institutions étaient aussi libérales que celles de beaucoup de cantons suisses. La comparaison, si on voulait bien la faire, serait même à l'avantage du canton de Neuchâtel.
On me permettra donc de rappeler ici que, sur le grand sceau de la Confédération, parmi les écussons cantonaux qui montent la garde autour de la Croix fédérale, entre les armes de Vaud et de Genève, Neuchâtel a figuré, de 1815 à 1848, avec son écu d'or au pal de gueules chargé de trois chevrons d'argent.
Le premier mars 1848, qui est la date la plus glorieuse de notre histoire, chère à nos républicains, a relégué dans l'ombre la date non moins importante du 12 septembre 1814.
De ces deux dates, si l'une est plus éclatante, l'autre est peut-être plus essentielle et primordiale, puisque la seconde découle de la première, puisque 1848 a été rendu possible par 1814.
Tant que le sens de la patrie vivra dans le coeur des hommes, c'est-à-dire tant qu'il y aura des Neuchâtelois, le premier mars 1848 sera, j'imagine, célébré et fêté. Mais ne soyons pas oublieux.
Ce qui mériterait aussi d'être fêté, ce qui est essentiel, ce qui est éternel, c'est notre entrée dans la Confédération, but suprême que nos pères, après des siècles d'alliance et de combourgeoisie, après un siècle de démarches de toute espèce, ont fini par atteindre le 12 septembre 1814.
Cette date du 12 septembre, que nos pères ont attendu comme on attend le Messie, nous la laissons passer aujourd'hui, même dans nos écoles, sans la glorifier, sans la relever, comme si elle n'existait pas.
Vous me pardonnerez de n'avoir pas aujourd'hui refait, pour la soixante-dixième fois, le récit traditionnel: l'effervescence au Locle et à La Chaux-de-Fonds, les comités républicains, le départ de la colonne des patriotes sous les ordres de Fritz Courvoisier, l'arrivée à Neuchâtel, le Conseil d'Etat de la principauté tombé en déliquescence, le gouvernement provisoire et son oeuvre. A force d'être répété, les mêmes récits finissent par être déformés. C'est fatal. Ce qu'il faudrait aujourd'hui, ce n'est plus le même récit traditionnel, rapide et incomplet. Il faudrait se reporter aux documents qui n'ont pas tous été mis en oeuvre.
Au fait, ces documents sur la Révolution neuchâteloise de 1830 à 1848, lettres, mémoires, rapports, proclamations, ne serait-ce pas un devoir pour la République de les publier une bonne fois par ordre chronologique ? Un historien de l'ancien régime, Georges-Auguste Matile, a publié, aux frais du roi de Prusse, 3 vol. in-fol. de Monuments de l'histoire de Neuchâtel. Que la République à son tour publie les Monuments de la Révolution ! Si, considérant la misère des temps, le ministre des finances fronce les sourcils et met son veto, que les sociétés et les particuliers, avec ou sans l'appui du gouvernement, fassent aboutir cette oeuvre nécessaire et pieuse.
J'aime à croire et je suis sûr que les horlogers de la Montagne, qui ont les qualités natives de l'horloger, c'est-à-dire, en un mot, l'esprit scientifique, lequel ne saurait se contenter d'à peu près, appuyeront ce voeu qui est bien un voeu de premier mars.
Les Neuchâtelois qui sont, à juste titre, fiers de leur révolution, qui en parlent avec émotion le premier mars de chaque année, s'empresseraient-ils par hasard, l'anniversaire une fois passé, de s'en désintéresser et de l'oublier jusqu'à l'an prochain ?
Il est beau d'élever des statues de marbre ou de bronze; il est bien de perpétuer la mémoire des patriotes en donnant leur nom à des places et à des rues. Mais encore faudrait-il ne pas oublier et négliger l'essentiel, c'est-à-dire élever une autre espèce de monument, moins encombrant, moins coûteux et plus utile, destiné à faire connaître, tant qu'il y aura des Neuchâtelois, les joies et les peines, les paroles et les pensées, les faits et les gestes des bons ouvriers de la Révolution.
Si la causerie que je viens d'avoir l'honneur de faire le premier mars 1924 à La Chaux-de-Fonds, berceau de la Révolution, avait comme conséquence  d'attirer l'attention sur cette lacune regrettable, je me féliciterai d'avoir osé parler, non sans indiscrétion.
Je ne veux pas terminer mon discours, qui est, je m'en rends compte, une allocution de maître d'école, sans remercier mes auditeurs et sans m'excuser. Les organisateurs de la séance étaient prévenus et savaient à quoi ils s'exposaient. Vous venez d'apprendre à vos dépens au moins une chose: que nous ne sommes pas ici-bas pour nous amuser. Les démocraties non plus. Elles ont des devoirs pour le présent et pour l'avenir. Elles en ont aussi pour le passé.
Dans leur belle et riche activité, les Chaux-de-Fonniers auraient sans doute le goût, mais ont rarement le temps de se tourner vers le passé. Je leur suis d'autant plus reconnaissant d'avoir bien voulu m'écouter avec patience et, j'ose l'espérer, avec bienveillance.

Arthur Piaget