DSC07102Le 12 septembre 2014, une cérémonie rappellera le 200e anniversaire de l'admission par la diète fédérale de la principauté de Neuchâtel comme canton suisse. Selon un rapport du Conseil d'Etat (28.1.2013), cette date est « le premier acte de l'instauration de la démocratie dans notre canton » (www.bicentenaire2014.ch). Une affirmation pour le moins téméraire, car l'admission de la principauté de Neuchâtel dans la confédération suisse comme 21e canton se produisit dans des circonstances bien ambiguës.

Principauté prussienne (1707-1806), Neuchâtel avait été en 1806-1814 fief du maréchal d'Empire Alexandre Berthier, chef d'état-major de l'armée française. Sous le règne du nouveau souverain, aucun changement ne fut apporté aux structures politiques, hormis un renforcement des pouvoirs du Conseil d'Etat (un gouvernement recruté au sein de l'aristocratie neuchâteloise et se cooptant de père en fils ou d'oncle en neveu).

Suite aux défaites de Napoléon en Allemagne, après l'entrée de l'armée autrichienne en Suisse (décembre 1813), le Conseil d'Etat vira de bord. En effet, il « n'hésita pas à envoyer une délégation à Bâle, où se trouvait le quartier général des alliés pour prier le roi de Prusse de prendre de nouveau le pays sous sa protection. Frédéric-Guillaume III accéda aisément au désir de ses anciens sujets, tout en insistant auprès de ses alliés et auprès de la Diète fédérale pour que Neuchâtel fût admis comme canton suisse » (Numa Droz).

Le Congrès de Vienne (1814-1815) ouvrit une ère de restauration aristocratique et monarchique, y compris en Suisse : « Le Pacte fédéral de 1815, plus ou moins imposé par les Puissances alliées, était le fruit de l'esprit de réaction. A l'abri de la souveraineté cantonale absolue, des oligarchies avaient reconquis le pouvoir, supprimé les droits populaires et confisqué les libertés individuelles proclamées par la République helvétique et maintenues en partie par l'Acte de médiation » (Numa Droz).

Toutefois, dans la période postérieure à 1814, le statut double de Neuchâtel (principauté et canton) « eut une conséquence que n'avaient prévu ni le roi de Prusse et ses ministres, ni le Conseil d'Etat de la principauté : elle favorisa et même provoqua la création d'un parti suisse, autrement dit d'un parti républicain, auquel à peu près toute la jeunesse finit par se rattacher » (Arthur Piaget).

Il y aurait un autre 12 septembre à célébrer

En 1831, le 12 septembre, les insurgés profitèrent des banquets commémoratifs pour se rassembler. Toutefois, un contexte politico-militaire défavorable fit échouer les deux insurrections républicaines (septembre et décembre 1831) dirigées par Alphonse Bourquin. Ainsi, en septembre 1831, 7 des 9 membres du gouvernement provisoire nommé par les insurgés avaient refusé ce mandat. « Ils eurent peur. Ils n'osèrent se compromettre. La bande de jeunes gens qui occupait le château les effrayait par son audace. Ils pesèrent et soupesèrent les chances de succès et, par leur refus, donnèrent le coup de mort à la révolution » (Arthur Piaget).

La répression royaliste frappa les républicains (insurgés ou « légalistes »). Quelques exemples parmi tant d'autres : le docteur Alphonse Petitpierre, entré en bonne santé à la Tour des Prisons (Neuchâtel), y mourut de tuberculose. Le docteur Frédéric Roessinger (membre du comité insurrectionnel) fut emprisonné durant 7 ans en Rhénanie. Arrêté lors de l'occupation de La Chaux-de-Fonds (décembre 1831), l'avocat Auguste Bille (député au Corps législatif) fut condamné à 2 ans de prison et à l'exil perpétuel.

En 1964 déjà, à l'occasion du 150 e anniversaire du 12 septembre 1814, le débat avait surgi. Une majorité du Grand Conseil s'était ralliée au point de vue du député radical Maurice Favre de La Chaux-de-Fonds qui avait demandé que l'on se contente d'« un service minimum » pour marquer cette date : « Il n'y aura pas de cérémonie officielle, mais uniquement des manifestations artistiques ou des travaux historiques. Ces derniers donneront un aperçu des anciens traités de combourgeoisies ou d'alliance, ainsi que de leur reconnaissance par les puissances étrangères, afin de permettre au Grand Conseil de déterminer les commémorations les plus propres à célébrer l'attachement séculaire de Neuchâtel à la Suisse » (Procès-verbal de la séance du Grand Conseil, 22 mai 1963).

En conclusion

solidaritéS ne s'associera pas à la commémoration concoctée par le Conseil d'Etat. Car 1814, c'est tout d'abord la restauration de l'ordre aristocratique et monarchique en Europe et le retour de Neuchâtel sous la domination du roi de Prusse. Nous ne sommes pas de ce camp-là, nous préférons honorer la mémoire des républicains qui prirent les armes en septembre et en décembre 1831, et dont certains le payèrent ultérieurement de leur vie. C'est à eux que nous devons ce qu'est devenue la république et non aux aristocrates, qui profitèrent du contexte politique de 1814 pour perpétuer jusqu'au 1er mars 1848 leur domination dans le canton-principauté.

solidarités/NE

 

Quelques documents et références utiles à connaître

 

Discours du 10 juillet 1898 à La Chaux-de-Fonds (extraits)

On a porté, sur la révolution de 1831, un jugement sévère, déniant toute clairvoyance aux vaillants pionniers de notre émancipation. On a traité d'hallucinés des braves qui risquèrent leurs biens et leurs vies dans les circonstances les plus périlleuses pour sortir leur pays d'une situation dont ils avaient mesuré toute l'ambiguïté.

(...) La vérité est que la Diète fédérale, alors encore en majorité réactionnaire, prêta main-forte au gouvernement royaliste de la principauté-canton et lui rendit la confiance en lui-même qu'il avait perdue lorsqu'il abandonna le Château.

La vérité, c'est aussi, nous ne faisons aucune difficulté à le reconnaître, que les patriotes de 1831 étaient des précurseurs, des hommes d'avant-garde, dont les idées justes, mais hardies, effrayaient encore un grand nombre de leurs concitoyens.

Arnold Robert (conseiller aux Etats)

 

Relation de la cérémonie d'inauguration du monument de réhabilitation élevé le 29 septembre 1850, dans le cimetière de Neuchâtel à la mémoire du docteur A.-N. Petitpierre et de H.-L. Dubois. Neuchâtel, Impr. de Fred. Loutz, 1850

- Eugène Borel & Louis Guillaume, Frédéric Roessinger : esquisse biographique. Neuchâtel, Impr. Montandon, 1863

- Numa Droz, La république neuchâteloise : ses origines et son développement. La Chaux-de-Fonds, Impr. du National suisse, 1898

- Cinquantenaire de la république neuchâteloise, 9, 10 et 11 juillet 1898. Neuchâtel, P. Attinger, 1901

- Arthur Piaget, « Histoire neuchâteloise », Le Sapelot, 1924, no 5, p. 10-19, no 6, p. 7-13 ; « Plaidoyer pour Alphonse Bourquin », Musée neuchâtelois, 1931, p. 154-177