Discours prononcé le 1er mars 2007 par notre camarade Daniel Perdrizat, alors Président de la Ville de Neuchâtel

Monsieur le conseiller d'Etat *
Chères concitoyennes, chers concitoyens,



Par une curieuse ironie de l'histoire, c'est à un élu épris des idéaux de la révolution sociale qu'échoit la tâche de prendre la parole aujourd'hui pour commémorer une révolution bourgeoise, celle du 1er mars 1848.


Dans un premier temps, cette curieuse coïncidence a eu le don de me mettre mal à l'aise et puis, à la réflexion, je me suis dit qu'il n'y avait décidément pas de quoi et que c'était au contraire une aubaine, par les temps qui courent, que de se remémorer l'un ou l'autre des traits et des conquêtes de la révolution de 1848. Vous verrez qu'il y a, ma foi, quelques enseignements intéressants à en tirer et que certains des acquis de la révolution de 1848 sont plus que jamais d'actualité.


L'une des caractéristiques de la révolution de 1848, c'est d'avoir pris naissance dans les Montagnes et dans les vallées, c'est-à-dire dans la périphérie de ce canton. Aux dires des observateurs de l'époque, c'est d'ailleurs à peine si l'on comptait une centaine de républicains en ville de Neuchâtel. Et c'est à ces mêmes «régions périphériques» (à l'exception il est vrai de la vallée de La Sagne et des Ponts) que nous devons d'avoir conservé la République en septembre 1856; c'est des Montagnes et des vallées, en effet, qu'est venue la résistance à la contre-révolution des ultra-royalistes. Alors, Mesdames et Messieurs, à l'heure où l'on est en train de redessiner la géographique de ce canton par le biais du RUN **, à l'heure où l'on restructure le réseau hospitalier ou celui de la formation, à l'heure enfin où notre canton ne manque jamais une occasion de se plaindre du sort que la Confédération réserve aux régions périphériques, on ferait bien de ne pas oublier que nous avons nous aussi notre périphérie.


Un autre trait de la Révolution en terre neuchâteloise, c'est sa dimension internationale: que ce soit en 1792/1793, en 1831 ou en 1848, les mouvements d'idées et les soulèvements qui ont eu pour cadre notre coin de pays s'inscrivaient clairement dans le sillage des mouvements semblables qui secouaient l'Europe et plus particulièrement la France. Cela aussi, on ferait bien de ne pas l'oublier à l'heure où certains ne pensent qu'à se barricader dans nos frontières et rêvent d'ériger la Suisse et ce canton en forteresses.


Cette dimension internationale, elle ne concernait d'ailleurs pas que les mouvements d'idées, elle touchait également les personnes: on ne le sait pas assez, mais parmi les révolutionnaires descendus sur Neuchâtel, il y avait une forte cohorte d'étrangers. Par exemple, la colonne qui, dans la nuit du 29 février au 1er mars 1848, est montée de l'Erguël à La Chaux-de-Fonds, pour descendre ensuite à Neuchâtel, sous le commandement d'Ami Girard, cette colonne était une véritable brigade internationale, puisqu'on y recensait non seulement des Neuchâtelois, mais également des Confédérés d'autres cantons, ainsi que des réfugiés politiques français, allemands ou encore italiens.
Cette dimension internationale de la révolution de 1848 m'amène tout naturellement à évoquer l'une de ses conquêtes les plus intéressantes et les plus actuelles: je veux parler bien sûr du droit de vote et d'éligibilité des étrangers.


Aujourd'hui, Mesdames et Messieurs, lorsque l'on parle des étrangers, on pense bien sûr aux personnes qui n'ont pas la nationalité suisse. Mais il faut se souvenir qu'en 1848, les étrangers, c'était tous les habitants qui n'étaient pas originaires de la commune, c'est-à-dire non seulement ceux qui venaient d'un autre pays, mais également les Suisses d'autres cantons et même ceux qui venaient du village voisin. A l'échelle communale, en effet, le pouvoir politique appartenait à ceux qu'on appelait les «communiers», c'est-à-dire les chefs de famille, originaires de la commune. Le reste de la population était désigné par le terme d'«habitants» et non seulement ils étaient privés de droits politiques, mais leur statut était des plus précaire puisque l'autorisation de résider dans la commune pouvait leur être retirée pour divers motifs, tels que querelle de voisinage, indigence, vie privée non conforme à la morale de l'époque ou encore en raison de leurs prises de positions politiques contraires à l'ordre établi (c'est-à-dire à l'ordre monarchique).


Lors des élections à la première Constituante républicaine en mars 1848 et lors du vote d'avril de la même année sur la Constitution , seuls donc les Neuchâtelois d'origine purent voter. C'est dans la loi municipale de 1848 entrée en vigueur en 1850 que le législateur neuchâtelois a fait véritablement oeuvre révolutionnaire en stipulant (je cite) que «Tout citoyen neuchâtelois âgé de vingt ans, quelle que soit la durée de son séjour, tout Suisse ou étranger, de même âge, après un séjour d'un an, s'il est soumis à une taxe municipale, a le droit d'assister avec voix délibérative dans les assemblées du Conseil général de la municipalité».


Ce geste du législateur de 1848 est véritablement révolutionnaire et constitue un pas de géant en direction du suffrage universel en ce sens qu'il rompt avec la notion traditionnelle d'un droit de vote rattaché à la nationalité ou à l'origine pour la remplacer par un droit de vote appartenant à tous ceux qui vivent sur un territoire donné et y paient des impôts. En d'autres termes, le législateur de l'époque a compris une chose à mon avis fondamentale que beaucoup de nos contemporains n'ont malheureusement pas encore comprise, à savoir que, comme l'étymologie du terme l'indique, le droit de vote ou les droits civiques, ils sont affaire de citoyenneté et non pas de nationalité.
A une semaine du 8 mars, journée internationale des femmes, je m'en voudrais de ne pas mentionner le fait que les révolutionnaires de 1848 n'ont fait qu'un bout du chemin menant au suffrage universel: les citoyens dont parle la loi municipale de 1849, ce sont en effet des citoyens mâles. Il faudra attendre 1959 pour que les femmes de ce canton se voient conférées à leur tour les droits civiques, si bien que pendant 110 ans les citoyens étrangers de sexe masculin jouissaient dans ce canton de droits politiques plus étendus que les femmes de nationalité suisse.


Mais là où cela devient plus intéressant encore, c'est qu'en 1959 les femmes suisses n'ont pas fait qu'obtenir l'égalité (sur le plan politique s'entend): d'un coup, d'un seul, elles ont non seulement rattrapé les citoyens étrangers, mais elles les ont également dépassés puisqu'en même temps que le droit de vote elles ont, fort logiquement, obtenu celui d'être élues. La logique qui a prévalu pour les femmes n'a pas encore réussi à s'imposer pour les étrangers, si bien que dans ce canton il continue de coexister deux catégories de citoyens: les citoyens à part entière, qui disposent du droit de vote et de celui d'être élus et les citoyens de seconde zone qui ne bénéficient que du droit de vote. C'est d'autant plus illogique que dans la foulée de la révolution de 1848, soit précisément en 1874, les étrangers ont bénéficié du droit d'être élu. Cela n'a certes duré que jusqu'en 1888, mais apparemment sans poser le moindre problème.


Il est vrai qu'à l'époque ce droit d'éligibilité ne valait que sur le plan communal, mais c'était parfaitement logique puisque le droit de vote n'existait lui aussi qu'à ce même niveau. Dans l'intervalle, rappelez-vous, c'était en l'an 2000, dans le cadre de la nouvelle constitution cantonale, nous avons octroyé aux étrangers établis le droit de vote sur le plan cantonal. Il est dès lors parfaitement logique et cohérent que ces nouveaux électeurs soient des citoyens ou plutôt des concitoyens à part entière, c'est-à-dire qu'ils jouissent du droit de vote et de celui d'être élu. Ce dernier pas vers un suffrage véritablement universel, nous aurons l'occasion de le franchir bientôt, Mesdames et Messieurs, puisque vous serez appelés en juin à vous prononcer sur une initiative populaire qui réclame précisément le droit d'éligibilité pour toutes celles et ceux qui, aujourd'hui déjà, jouissent du droit de vote.


Alors pour conclure et puisqu'on célèbre en quelque sorte notre fête nationale, vous me permettrez un petit brin de chauvinisme. Pendant longtemps, ce canton a été un pionnier dans le domaine des droits politiques des étrangers. Depuis lors il a été rattrapé et même dépassé par d'autres cantons. Si vous voulez reprendre la tête du peloton, n'écoutez pas ceux qui, sous couvert de patriotisme, sous prétexte que Neuchâtel doit rester gouverné par des Neuchâtelois, essaieront de vous faire peur. Rappelez-leur et rappelez-vous: le vrai patriotisme, la vraie manière de renouer avec les idéaux de la révolution de 1848, c'est de voter OUI au suffrage universel, OUI à l'éligibilité pour toutes celles et ceux qui sont établis dans notre canton, y paient des impôts et y jouissent déjà aujourd'hui du droit de vote.

 

Daniel Perdrizat

* Le gouvernement neuchâtelois était représenté par le conseiller d'Etat Fernand Cuche.
** RUN: réseau urbain neuchâtelois

 


Ce discours a été prononcé quelques mois avant la votation de juin 2007, concernant une initiative lancée en 2003 par l'ensemble de la gauche neuchâteloise (PS, POP, solidaritéS, les Verts) et de nombreuses associations des immigré-e-s. Le Parti démocrate-chrétien, récemment reconstitué dans le canton de Neuchâtel, a également soutenu cette initiative.
Ce rappel de la hauteur de vues, manifestée en matière de droits politiques par les fondateurs de la République neuchâteloise, aurait dû ne pas offusquer certains partis qui se considèrent comme les héritiers légitimes de la révolution du 1er mars 1848. Hélas, c'était trop demander à des nains juchés sur les épaules des «géants de 48 / qui étaient plus grands que ceusses d'au jour d'aujourd'hui» (conclusion d'une chanson de Mac Nab, Le grand métingue du métropolitain).
En effet, le 26 mars 2007, cinq libéraux et radicaux, membres du Conseil général de la ville de Neuchâtel, déposaient une interpellation, dont nous citons quelques extraits en annexe.
Or, il se trouve que l'interpellation était basée sur le compte-rendu de la presse locale, dont l'aspect pour le moins sommaire déformait les propos exacts tenus par Daniel. Quant au fait que «ces propos ont choqué plus d'un citoyen», ni la présidence, ni la chancellerie de la ville, ni L'Express/Feuille d'Avis de Neuchâtel n'ont reçu ni avant ni après le dépôt de cette interpellation aucun courrier de protestation. Il faut donc admettre que le concept «plus d'un citoyen» se réfère aux cinq signataires de ladite interpellation... Mais il se trouve que le parti libéral et une bonne partie du parti radical (pas encore fusionnés) étaient opposés à l'initiative pour l'éligibilité des étrangers. Ils ont cru donc opportun de faire un «coup politique», qui relève plutôt du coup d'épée dans l'eau !
Quant à l'idée: «Est-il correct qu'un représentant fasse part de ses états d'âme personnels ou partisans face à un fait historique aussi rassembleur que celui du 1er mars 1848», elle témoigne de l'ignorance historique abyssale de ses auteurs.
En effet, le 1er mars 1848 ne fut pas «un fait historique aussi rassembleur», puisqu'il a fallu attendre quelques décennies pour que le parti libéral neuchâtelois y participe. Ce n'est qu'en 1916 que libéraux et radicaux le célébrèrent pour la première fois ensemble. En effet, à la fin du XIXe siècle, un ennemi commun était apparu: le mouvement ouvrier, que les deux partis précités considéraient comme une menace pour la propriété privée des moyens de production.
Lors d'une conférence donnée en 1907 à La Chaux-de-Fonds, le socialiste français Jean Jaurès (assassiné 7 ans plus tard à la veille de la 1ère guerre mondiale) caractérisait ainsi cet attelage bourgeois: «Les conservateurs empruntent aux démocrates quelques paroles et les démocrates empruntent aux conservateurs la réalité de leurs conceptions conservatrices» (le compte-rendu note ici: Hilarité générale).
Enfin, en matière de républicanisme, nous n'avons aucune leçon à recevoir en provenance des libéraux-radicaux (divisés ou fusionnés). En effet, le parti libéral neuchâtelois, fondé en 1857, était très largement une «machine à recycler les royalistes» dans la vie politique neuchâteloise, après le traité de Paris du 26 mai 1857, réglant sur le plan européen la question de Neuchâtel et déboutant le roi de Prusse de ses velléités restauratrices.
Or, la gauche neuchâteloise naissante a participé aux révolutions démocratiques du XIXe siècle, ce qu'une certaine histoire officielle aurait tendance à passer sous silence:
- Constant Meuron, qui fonda avec James Guillaume en 1866 la section locloise de l'Association internationale des travailleurs, fut impliqué dans les deux insurrections républicaines de septembre et décembre 1831, ce pour quoi il fut deux fois condamné à mort (la première en janvier 1832 par coutumace, la seconde par le tribunal de Neuchâtel en mai 1832, après avoir été extradé par le canton de Berne).
- Dans son ouvrage, «Alexis-Marie Piaget d'après sa correspondance et la république neuchâteloise», Aimé Humbert (premier chancelier de la République) signale que, parmi la clientèle du Café de la Fleur-de-Lys au Locle, avant le 1er mars 1848, on trouve les abonnés au journal La Démocratie pacifique, exprimant les vues du courant socialiste utopiste, dit «fouriériste», dirigé par Victor Considérant.
- Deux des principaux «fouriéristes» loclois - le fabriquant horloger Frédéric-William Dubois et le graveur-poète William-Edouard Favre - furent élus en mars 1848 à la première Constituante républicaine (devenue Grand Conseil). Frédéric-William Dubois fut aussi membre du comité insurrectionnel, qui prit le pouvoir au Locle, le 29 février 1848.
- En 1868, lors d'une polémique avec le journal radical «Le National suisse», un militant de la section locloise de l'AIT écrivait ce qui suit: «Les socialistes * du Locle sont des citoyens de tout âge et qui ont été aux prises avec l'aristocratie, les uns depuis 1831, les autres depuis 1848 et tous depuis 1856. Ils ont toujours marché à l'avant-garde dans la République, et c'est un témoignage que chacun leur rend».


Hans-Peter Renk

* A l'époque, le terme «socialiste» recouvrait une réalité plus large que le seul courant social-médiocrate, qui s'est abusivement accaparé cette dénomination...


Extraits du compte-rendu paru dans L'Express/Feuille d'Avis de Neuchâtel, 2 mars 2007


Les étrangers au coeur du discours

D'abord mal à l'aise, lui l'adepte de la révolution socialiste, à l'idée de commémorer «la révolution bourgeoise», Daniel Perdrizat a finalement profité du 1er mars pour militer en faveur de l'éligibilité des étrangers. Devant plus de 200 personnes, hier matin au port, le président de la Ville de Neuchâtel a rappelé que les révolutionnaires de 1848 comptaient une cohorte d'étrangers. A l'heure où «certains voudraient faire de la Suisse une forteresse», l'élu de Solidarités a appelé le canton à faire preuve aujourd'hui du même état d'esprit que les législateurs de 1848: «les droits civiques doivent être liés à la citoyenneté, pas à la nationalité» (axb)


Sur la base de ce compte-rendu, cinq conseillers généraux libéraux et radicaux déposaient, le 26 mars 2007, une interpellation pour demander au Conseil communal de remettre notre camarade à l'ordre et d'édicter, en quelque sort, un canevas «officiel» pour les futur-e-s orateur-trices. Extraits:


Interpellation concernant la cérémonie du 1er mars 2007

Lors de la cérémonie officielle du 1er mars 2007, Monsieur Daniel Perdrizat, président et représentant du Conseil communal, a déclaré qu'il se sentait «mal à l'aise» non pas en raison de la météo peu clémente de ce jour, mais bien à l'idée de commémorer une «révolution bourgeoise» dans laquelle il a déclaré publiquement ne pas se reconnaître.
Ces propos ont choqué plus d'un citoyen. Non pas qu'il s'agisse de dénier à un membre de l'exécutif d'avoir des convictions politiques personnelles, même relevant d'une notion de «lutte des classes» obsolète; mais c'est bien le mélange des genres qui a ainsi suscité l'émotion.
(...) Au vu de ce qui précède, les interpellants se posent la question suivante: comment le Conseil communal détermine-t-il le rôle de «représentant officiel» de son autorité lorsque ce dernier doit prendre la parole lors d'une cérémonie officielle au regard de ces valeurs républicaines qui fondent sa propre existence ? Est-il correct qu'un représentant fasse part de ses états d'âme personnels ou partisans face à un fait historique aussi rassembleur que celui du 1er mars 1848 ?
(Signé): J. Dessoulavy et 4 autres élus du Conseil général