Cet article avait été publié initialement dans L'Express/Feuille d'Avis de Neuchâtel, comme contribution à une série de textes relatifs à l'histoire neuchâteloise, à l'occasion du 150e anniversaire de la République neuchâteloise, en 1998. L'atmosphère de l'époque, on le voit, n'était guère consensuelle - contrairement à l'image éthérée donnée par une certaine histoire officielle contemporaine.


Relatant cette période de l'histoire neuchâteloise qui va de la seconde insurrection républicaine de décembre 1831 à la révolution du 1er mars 1848, les chroniqueurs s'accordent à relever les tensions existantes entre les partisans de l'ordre établi (le gouvernement de la Principauté) et ceux du changement (les républicains). Après la débâcle du mouvement d'Alphonse Bourquin, le Conseil d'Etat prendra diverses mesures pour garantir l'«ordre public». Au nombre de celles-ci, «défense d'arborer les couleurs suisses; défense de chanter sur la voie publique les refrains suisses ou La Parisienne, chanson révolutionnaire française alors à la mode; enfin dans les dernières années, défense du port d'armes» (1).
«La Parisienne», à laquelle fait allusion M. François Faessler dans son ouvrage sur l'histoire du Locle, célèbre l'insurrection de juillet 1830 qui renversa le «roi ultra» Charles X. Elle fut composée par le poète Casimir Delavigne et se chante sur un air populaire allemand, «Ein Schafflein sah ich fahren» (2). Si la version originale salue Louis-Philippe, «Soldat du drapeau tricolore, toi d'Orléans qui l'a porté», les militants républicains qui refusaient de considérer la monarchie de Juillet comme «la meilleure des républiques» (3) s'empressèrent d'y ajouter une variante on ne peut plus claire:
«Que le double éclat dont tu brilles, / Juillet, soit la terreur des rois / Ah ! si relevant les bastilles / Jamais ils menaçaient nos droits / Dans nos coeurs gardant la mémoire / Des grands jours qui font notre gloire / En avant, marchant / Contre leurs canons ; / A travers le fer, le feu des bataillons / Courons à la victoire !».
Si la chanson sentait indubitablement le souffre aux yeux du gouvernement royaliste, les interdits de l'autorité n'étaient pas toujours respectés. Dans son journal manuscrit, Charles-Ferdinand Nicolet (maire du Locle, de 1824 à 1848) relate un incident survenu le 25 mai 1834. Ce jour-là, «quelques jeunes gens connus pour être royalistes se promenant sur le chemin des Billodes, à une dizaine de minutes du village du Locle, se trouvèrent vis à vis d'un groupe de sept ou huit individus qui montait un petit chemin dans la côte au-dessus d'eux, dans lequel on chantait La Parisienne en y ajoutant vive Tell, vive la Suisse, à bas les tyrans, vive la liberté. Ces jeunes gens, qui envisagèrent ces cris comme une provocation qui leur était adressée, répondirent vive aussi la Prusse, à quoi on répliqua depuis le groupe m.... pour votre Roi, bédouins; il résulta de la part des royalistes un défit auquel les autres répondirent et il s'en serait inévitablement suivi des voyes de faits sans Charles Auguste Fox, l'un de ceux qui formaient le groupe, qui engagea les jeunes gens qui montaient contre celui-ci à rebrousser chemin. (...) Charles Auguste Fox a déposé que ceux qui avaient chanté sont Ulysse Chatelain et Henry fils de Josué Robert, que personne qu'eux ne prit part à ce qui s'était passé, il ajoute qu'Edouard Matile l'un des quatre jeunes gens leur avait crié m.... pour ton Helvétie» (4).
Le maire Nicolet n'avait pas la réputation d'un royaliste ultra. Pourtant les conclusions de son arrêt du 6 août 1834 sont nettes: «Il est constaté que Ulisse Chatelain et Henry fils de Josué Robert ont chanté des chansons révolutionnaires, probablement avec l'intention de provoquer des jeunes gens tranquilles qui étaient à portée de les entendre, quant aux propos répréhensibles on ne croit pas qu'ils ont été tenus; peut-être que ces jeunes gens (ndr: les royalistes) ont-ils été trop susceptibles et se sont-ils permis des propos inconvenants, mais il ne m'en paraît pas moins que lesdits Chatelain et Robert doivent être poursuivis selon l'exigence du cas».
M. Faessler, qui relate cet incident en «adoucissant» la verdeur des propos échangés entre les deux parties (5), est donc fondé à conclure: «Ce furent précisément ces tracasseries qui poussèrent les républicains à se grouper, à se soutenir et finalement à se révolter». La musique ne sert pas uniquement à adoucir les moeurs, elle témoigne en tout temps des tensions sociales et politiques de l'époque.

Hans-Peter Renk


1) François Faessler, Histoire de la ville du Locle: des origines à la fin du XIXe siècle. Neuchâtel, La Baconnière; Le Locle, Glauser-Oderbolz, 1960.
2) Robert Brécy, Florilège de la chanson révolutionnaire: de 1789 au Front Populaire. Paris, Ed. Hier et Demain, 1978.
3) C'est par cette formule que, le 29 juillet 1830, le général Lafayette présenta le (futur) roi Louis-Philippe à la population parisienne, alors qu'une partie des insurgés espérait la résurrection de la République...
4) Journal manuscrit du maire Nicolet (Bibliothèque de la ville du Locle)
5) Dans le feu d'une altercation, en ce siècle ou dans d'autres, nul n'emploierait en tel cas le mot «zut»...