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Le 20 août 2013, une conférence de presse organisée conjointement par solidaritéS et le syndicat SIT dénoncait le « partenariat écologique » conclu en 2009 entre la Ville de Carouge et l'association Partage pour la levée des ordures et des encombrants dans un quartier de Carouge (cf. le communiqué de presse en ligne).

 


Ce partenariat est, dans son principe tout comme dans sa mise en œuvre, révélateur de l'arrière-scène du système d'Emplois de Solidarité (EdS) mis en place par le canton de Genève en 2008 dans le cadre de la nouvelle loi cantonale en matière de chômage. Concrètement, l'idée « innovante, sociale et écologique » de Partage consiste à faire ramasser les déchets par des travailleurs conduisant des vélos électriques modifiés en triporteurs : les Cyclotris. Les camions de la voirie communale ne passent donc plus dans le secteur du Vieux-Carouge pour les ordures – voilà pour l'écologie.


Gestion volontaire de la pénibilité
Qu'en est-il du caractère social ? Les travailleurs affectés, via la sous-traitance à Partage, au ramassage des ordures sont tous en EdS, travaillant 40 heures par semaine pour un salaire de 3225.- par mois et sans aucune mesure de formation pouvant leur permettre d'envisager une sortie de ce statut ; ce type d'emploi n'est pas limité dans le temps, le travailleur étant engagé en CDI avec un financement complémentaire de l'Etat assuré (http://www.ge.ch/emploi-solidarite/doc/presentation_eds.pdf). Et où chercher l'innovation ? Les EdS ramassant les ordures à Carouge effectuent un travail particulièrement pénible physiquement et psychologiquement. Les Cyclotris ne possédant pas de système de chargement et déchargement électrique, les employés doivent ramasser les sacs poubelle à la main depuis le trottoir ou depuis des containers pour ensuite les décharger, un par un, et les jeter dans le compacteur. A plusieurs reprises les membres de la section carougeoise de solidaritéS ont émis le voeu que les Cyclotris soient adaptés avec un système de levage électrique et une bascule, pour réduire la pénibilité lors du déchargement des ordures. Lorsque la mécanisation des triporteurs est évoquée, la réponse est époustouflante : si le ramassage des ordures était mécanisé, le travail serait plus vite fait et, dès lors, « que feraient les gars le reste de la journée ? ». Nous sommes donc face à une gestion volontaire de la pénibilité afin d'assurer l'occupation des EdS. L'innovation est ici un retour en arrière de plusieurs décennies sur les dimensions de la sécurité et de la pénibilité du travail.


Economie sociale et solidaire instrumentalisée
Le cas de Partage illustre parfaitement de quelle façon certaines associations instrumentalisent l'économie sociale et solidaire en pratiquant, par le biais de la sous-traitance de tâches du secteur public, la sous-enchère salariale sur de vrais emplois effectués sur des contrats de 40h hebdomadaire. On sert aux citoyen.nes la fiction de la réinsertion alors que les EdS sont maintenu captifs dans les emplois précaires d'un improbable « marché complémentaire de l'emploi », le tout emballé dans la rhétorique du « pauvre gars » qui convoque l'image du chômeur désoeuvré et alcoolisé qui ne se lève plus le matin, bat sa femme et insulte ses enfants - cette vieille image de l'ouvrier oisif et dangereux pour l'ordre social. Ainsi en est-il pour le directeur de Partage : « Nous employons 57 chômeurs en fin de droit, tous sans formation. Tous gagnent plus que leur situation antérieure et ont retrouvé un vrai boulot. Si nous ne les avions pas embauchés, ils seraient désœuvrés, à l'assistance publique » (Tribune de Genève, 21 août).

La rhétorique du « pauvre gars » tient d'autant moins à l'examen des dossiers des EdS du Cyclotri : on y trouve bon nombre de qualifications, et surtout un rajeunissement des travailleurs. Rappelons que selon l'OCE, les EdS s'adressent à des demandeurs d'emploi « âgés (55 ans et plus), sans formation et avec une maîtrise problématique du français ». On ne peut que s'interroger sur l'usage qui est fait de cette définition quand Partage engage une chargée de communication en EdS. L'élargissement des EdS à des profils de travailleurs (très) qualifiés dont profitent à bon compte associations, fondations, ONG et collectivités publiques du canton est attesté par les annonces que l'OCE relaie des emplois en EdS (voir encadré).

Le cas de Partage n'est pas l'exemple d'une dérive ponctuelle et isolée. La loi en matière de chômage et sa mise en application par l'OCE est l'oreiller de paresse de la lutte contre le chômage sur lequel se couchent confortablement le dumping salarial et la sous-traitance de tâches publiques, la compensation de coupes de subventions à des associations sous forme de livraison de personnel à bas prix et la précarisation durable des travailleurs.

Le lendemain de la conférence de presse, les travailleurs en EdS de Partage se sont mobilisés et ont interpelés le syndicat SIT. Le 22 août au matin, une vingtaine de travailleurs se sont réunis en Assemblée du personnel et se sont mis en grève. Il est l'heure d'ouvrir les yeux et de clamer: les EdS, ça suffit !

 

Cornelia Hummel

 

Exemple de profils pour des EdS (19.8.2013)

Adjoint·e de direction.
Exigences : diplôme universitaire ; expérience avérée de la gestion d'une ONG avec des activités internationales, de la gestion de projets, des finances et des ressources humaines ; aisance pour rédiger des demandes de fonds ; très bonne orthographe en français et anglais.

Documentaliste
Exigences : Bachelor en science de l'information ou équivalent ; expérience avérée ; maîtrise de l'environnement technique et numérique des bibliothèques et langages documentaires.

Assistant·e administratif
Exigences : Formation universitaire pertinente, connaissance des droits de l'homme ; parfaite maîtrise de l'anglais oral et écrit et du français ; connaissance du russe serait un atout

Contrôleur·euse de gestion
Exigences : Expérience avérée du contrôle de gestion, idéalement dans environnement international/ONG ; excellent français et anglais.