vignette-11Au milieu de la foule qui fête la victoire de SYRIZA, une pancarte avec un texte en allemand bricolé : « Das ist eine wirklich gute Nacht Frau Merkel » (c'est vraiment une bonne nuit, Mme Merkel). Mais la pancarte ne transmet pas seulement la joie des manifestant·e·s à la chancelière allemande. « Gute Nacht Frau Merkel » est écrit en très gros, signifiant poliment à la triste figure de l'austérité de dégager : loin du bal, Mme Merkel ! Tel est bien le sens du vote du 25 janvier : faire renaître l'espoir en engageant la lutte contre la politique de la Troïka.

 

Le premier fait marquant de ces élections, c'est évidemment la victoire de la coalition de gauche SYRIZA, qui remporte 36,34 % des voix, en progression de plus de dix points depuis les élections de 2012 (26,89 % en juin). Cette progression ne se fait pas au détriment d'autres formations de gauche comme le Parti communiste grec (KKE : 4,5 % en juin 2012 pour regagner un peu en 2015, à 5,47 %). L'avancée de SYRIZA semble donc provenir surtout de l'effondrement du parti social-libéral Pasok, (12,28 % en juin 2012 et 4,68 % en janvier 2015. Le Pasok représentait 43,2 % des suffrages en 2009).

La droite classique, Néa Dimokratia (ND), récolte les fruits de sa campagne de la peur, en reculant moins que prévu (27,8 % des voix, contre 29,66 % aux dernières élections). Mais si elle a ressoudé ses rangs, elle reste loin derrière SYRIZA, qu'elle cherchait à battre.

A l'extrême droite, Aube dorée recule légèrement, de 6,92 % à 6, 28 %. La barre des 3 % a été fatale au parti créé par Papandréou (ancien dirigeant du Pasok), au Laos (équivalent du Front national) et au regroupement anticapitaliste Antarsya (0,64 %).

Un nouveau parti centriste et pro-européen, To Potami (La Rivière), fait son entrée au parlement (6,05 %). Enfin, les Grecs indépendants (Anel), une scission souverainiste de ND, qui a refusé de voter le mémorandum de la Troïka en 2012, recule nettement, de 7,51 % en 2012 à 4,75 % en 2015. Il conserve 13 sièges, ce qui reste suffisant pour faire alliance avec SYRIZA.

Une coalition gouvernementale

Car la coalition de gauche, malgré sa progression, rate de peu la majorité absolue de 151 députés, puisqu'elle n'en rassemble que 149. Pour gouverner, Alexis Tsipras a donc dû chercher des alliés. Le choix s'est porté sur Anel (anti-austérité, mais plus à droite) plutôt que sur To Potemi (trop europhile, sans doute). Vu la position sectaire du KKE, qui considère SYRIZA comme le dernier recours du capitalisme grec et refuse toute alliance sans adoption préalable de sa revendication de sortie de l'euro, on peut difficilement reprocher à Tsirpas d'avoir été chercher un appui là où il pouvait en trouver. Même si la prise n'est pas très appétissante : le dirigeant des Grecs indépendants, Panos Kammenos, est celui qui a vendu le port du Pirée aux Chinois lorsqu'il était ministre de la Marine. Farouchement opposé au partenariat civil des homosexuels, c'est aussi un grand pourfendeur de l'imposition des biens de l'Eglise orthodoxe. L'évocation de cette alliance avait déjà ouvert un débat dans SYRIZA. Une raison de plus de surveiller de près l'action du nouveau gouvernement et sa cohérence avec les revendications clefs du programme avancé par SYRIZA.

La dette, premier pas

La dette grecque, qui a explosé depuis le début des politiques d'austérité imposée par la Troïka – preuve évidente de leur échec – est aujourd'hui pour l'essentiel entre les mains de la Banque centrale européenne. Vu son montant de 300 milliards d'euros, personne de sérieux ne peut croire une seconde à son remboursement complet. Moratoire de la dette, gel du paiement de ses intérêts (20 à 25 % du budget de l'Etat !) et restructuration, avec refus de payer sa part « illégitime », sont autant de mesures nécessaires pour répondre au désastre social et sanitaire créé par MM. Draghi et Baroso et Mme Lagarde, les vrais responsables de la catastrophe actuelle.

Une fois l'hypothèque de la dette levée, les ressources ainsi conservées devront, comme le programme de SYRIZA le demande, être mises au service d'une amélioration des conditions de vie et de travail de la population grecque. Retour du salaire minimum à 751 €, rétablissement du droit du travail antérieur aux réformes et création d'emplois sont au cœur des attentes de la population. Comme l'explique la Gauche ouvrière, une des organisations de la coalition SYRIZA : « Sous le slogan ‹ Reprenons tout ce qui doit nous revenir ›, nous devons conquérir non seulement ce qui a été perdu lors des années dites des mémorandums, mais aussi ce que nous n'avons jamais pu gagner jusqu'ici. »

« Enfin, les difficultés commencent »

Cette phrase fut prononcée par l'ancien député socialiste Alexandre Bracke après la victoire du Front populaire en France et la formation du gouvernement de Léon Blum. L'analogie a, bien sûr, une portée assez limitée. On y retrouve toutefois ce mélange de joie et d'espoir (enfin !) et de conscience de la difficulté de la tâche. Si l'on sait que c'est après la victoire du Front populaire que s'enclencha une vague de mobilisations sociales d'une ampleur jamais vue jusque-là en France, il nous reste plus qu'à espérer une même évolution pour la Grèce. Car la réussite de SYRIZA – dont l'effet domino serait alors très fort en Europe – dépend incontestablement de la mobilisation populaire qui viendra soutenir, pousser, voire suppléer le gouvernement dans les rudes batailles qui s'annoncent. Car même si les dirigeants européens font aujourd'hui bon cœur contre mauvaise fortune, il faudra une force peu commune pour les faire céder sur le fond. Cette force, les mobilisations européennes en soutien à SYRIZA peuvent l'accroître. A nous donc de comprendre qu'une brèche historique s'ouvre dans le mur de l'austérité et qu'il faut tout faire pour l'élargir.

Daniel Süri