n°111, 4.07.00, p. 4-5
Les femmes nous dit-on seraient les grandes gagnantes de la mondialisation : entre autre, elles auraient accès à plus d'emplois, dans des secteurs de pointe et à des formes plus flexibles de travail, davantage conciliables avec les tâches domestiques... Mais qu'en est-il réellement ?
par Lorraine Guay*
Pour reprendre l'auteure de La femmes mondialisée1: «Les effets de la mondialisation ne touchent pas indifféremment les deux sexes. Si elle entraîne aussi les femmes dans son sillage, c'est d'une autre manière que les hommes. Dans l'expansion planétaire du marché mondial et dans le triomphe du libre échange, on leur assigne des missions et des rôles spécifiques. Il est grand temps de décrire de manière systématique l'effet des évolutions globales sur la vie et le travail des femmes. L'heure est venue d'analyser l'avenir que réserve aux femmes la dynamique du processus de mondialisation auquel nous sommes aujourd'hui confrontés».
C'est à la fois pour témoigner de cette réalité et en faire une analyse politique que la Marche mondiale des femmes et la Coordination genevoise «Genève marche» organisaient l'atelier «Femmes et mondialisation» dans le cadre du Sommet alternatif tenu à Genève du 22 au 25 juin dernier. L'atelier visait également à déterminer la contribution des femmes à la Déclaration finale du Sommet et à débattre du type de coordination à mettre en place au niveau mondial pour l'ensemble du mouvement de même que de la place des femmes dans cette coordination.
Non pas atelier-appendice mais atelier intégré à toute la problématique de la rencontre qui aura ainsi été le théâtre d'une certaine «interfécondation» entre le mouvement des femmes et le mouvement anti-mondialisation néolibérale, la prise en compte des intérêts réciproques de ces deux composantes d'un mouvement davantage globalisé n'allant pas automatiquement de soi. Certes, tous les objectifs de l'atelier n'ont pas été atteints avec un égal bonheur, mais le travail réalisé a certainement permis de progresser dans la compréhension de l'impact de la mondialisation sur les femmes et d'avancer quelques éléments d'analyse. Plusieurs invitées2 avaient pour tâche d'ouvrir la discussion autour de trois axes principaux: l'impact de la mondialisation sur la féminisation croissante de la pauvreté, sur les diverses mutations du travail des femmes et sur les violences faites aux femmes.
Sans prétendre livrer ici un rapport exhaustif3 on peut affirmer que l'atelier a fait consensus quant à l'impact sur les femmes d'un certain nombre de politiques macro-économiques qui, au Sud comme au Nord, dessinent l'architecture de la mondialisation actuelle. En vrac:
• La tendance générale des Etats à réduire leur déficit et les dépenses gouvernementales sous la pression directe des marchés financiers et de leurs «domestiques» que sont les institutions internationales comme la Banque mondiale (BM), le Fond monétaire international (FMI), l'Organisation mondiale du commerce (OMC) provoque des licenciements massifs dans le secteur public où les femmes sont majoritaires. Un exemple: en Corée après la crise financière, la perte d'emplois pour les femmes s'est élevé à 7% contre 3.8% pour les hommes.
• La privatisation systématique de secteurs aussi sensibles que l'éducation et la santé fait reposer sur les femmes, sur leur travail invisible et non payé, les tâches jadis assumées par l'Etat pour la collectivité. On assiste à une véritable substitution de rôles et de responsabilités de l'Etat vers les femmes.
Cette substitution se traduit par ce qu'on pourrait appeler une crise de surcharge de travail pour les femmes. On a ainsi estimé qu'en Amérique latine, depuis l'instauration des programmes d'ajustement structurel dans les années 80, les femmes travaillent en moyenne une heure de plus par jour, soit l'équivalent d'une journée/semaine, ce qui est énorme; sans compter que ce travail n'est pas rémunéré! On sait aussi que les deux tiers des enfants qui ne vont pas à l'école dans le monde sont des filles, les familles donnant la préférence aux garçons quand elles ne disposent que de peu de moyens financiers pour l'éducation des enfants.
• La mondialisation exacerbe la crise du travail non rémunéré des femmes. Ce type de travail a bien sûr toujours existé mais, selon certaines féministes, ce sont maintenant les institutions internationale comme la Banque mondiale qui organisent le travail non rémunéré des femmes et non plus les seuls époux, ou pères ou gouvernements. De plus, le néolibéralisme accentue l'expansion du secteur monétaire qui échappe en général aux citoyens et encore davantage aux citoyennes qui en ont été historiquement exclues.
• Dans les pays du Sud, la libéralisation tout azimut de l'économie avec l'ouverture obligée (par le FMI et la BM) et inconditionnelle des frontières aux produits d'importation en provenance des pays industrialisés (lesquels continuent par ailleurs de pratiquer diverses formes de protectionnisme) a littéralement tué l'agriculture vivrière majoritairement pratiquée par les femmes. En Inde, par exemple, cette situation se supperpose à une inflation des prix des aliments de base et au démantèlement du système public de distribution de nourriture subventionné, mettant en péril la sécurité alimentaire de millions de personnes. Comme ce sont les femmes qui gèrent le budget de la famille et préparent les aliments, elles mangent moins...parce qu'elles mangent ce qui reste, compte tenu de la distribution des rôles au sein de la famille. Si on ajoute l'augmentation des coûts des médicaments, ceux des services de santé devenus inaccessibles pour une majorité de personnes, on peut affirmer que l'état de santé des femmes indiennes s'est détérioré au cours de la dernière décennie. Et encore: 75 millions de femmes (dix fois la population de la Suisse ! ! !) travaillant dans l'industrie laitière vont bientôt perdre leur emploi à cause des politiques du FMI, de la BM et de l'OMC.
• Dans les pays du Sud également, une majorité de femmes travaillent dans les zones franches où les salaires et les conditions de travail s'apparentent à un véritable esclavage. La tendance générale à la déréglementation laisse entrevoir que bientôt ce sont des pays entiers qui seront transformés en zones franches.
• La mondialisation provoque des transformations profondes au niveau du travail des femmes et dans une double orientation: d'une part, l'augmentation constante du secteur informel où les femmes sont majoritaires. C'est un secteur sans droits et sans voix où même les revendications concernant l'application de normes sociales n'atteignent pas les femmes concernées. D'autre part l'introduction, dans le secteur formel, de pratiques habituellement liées au secteur informel et qualifiées de «modèle féminin», susceptibles d'augmenter la compétitivité des entreprises: flexibilité totale, travail atypique, à temps très partiel et fragmenté, sur appel, à domicile, en sous-traitance, indépendant précaire, clandestin, etc. Selon l'OCDE, les femmes sont nettement majoritaires dans ce type d'emplois. Et si une minorité de femmes accèdent à des emplois dans des secteurs de pointe mieux rémunérés, l'immense majorité des femmes continuent d'être femmes de ménage, couturières, marchandes de rue, travailleuses agricoles saisonnières, etc.
• Si les violences faites aux femmes existaient bien sûr avant la mondialisation et relèvent de la persistance du rapport de domination des hommes sur les femmes, l'atelier a fait ressortir que la mondialisation aggravait la vulnérabilité des femmes à toutes les formes de violences. On assiste en particulier à une globalisation du trafic des femmes et de la prostitution dus à l'accroissement de la pauvreté, à l'augmentation du tourisme sexuel pour hommes-blancs-riches-du Nord, à l'accroissement de l'industrie mondiale du sexe, sans parler de la violence systémique en temps de guerre (viols, agressions sexuelles, etc.).
La Marche mondiale des femmes affirme que la situation faite aux femmes ne peut s'expliquer que par la force conjuguée de deux phénomènes mondiaux : le capitalisme néolibéral et le patriarcat qui se nourrissent l'un l'autre et se renforcent mutuellement pour maintenir la très grande majorité des femmes dans une infériorisation culturelle, une dévalorisation sociale, une marginalisation économique, une invisibilisation de leur existence et de leur travail, une marchandisation de leur corps, toutes situations qui s'apparentent à un véritable «apartheid». Cette analyse n'est pas nouvelle, le mouvement féministe débattant depuis plus de trente ans des liens entre le capitalisme et le patriarcat.
L'atelier n'a pas non plus fait l'économie de ce débat en tentant (même partiellement ou de manière non satisfaisante) de le situer dans le contexte de la mondialisation actuelle. Pour certaines, c'est à travers la question du travail non rémunéré des femmes qu'on doit analyser ce lien, en approfondissant le rôle productif des femmes dans ce système globalisé (les femmes comme productrices de bien-être, de droits, de démocratie), en cherchant à le valoriser, à le reconnaître politiquement et économiquement. Pour d'autres, c'est à travers la liaison avec toutes les forces anti-mondialisation capitaliste que ce lien pourra s'opérer... mais encore faudra-t-il que ces forces acceptent de prendre en compte la perspective de genre dans l'analyse de la mondialisation et assument les revendications des femmes dans l'agenda des luttes à venir.
Pour plusieurs femmes, le Sommet alternatif n'a pas complètement répondu à ces attentes, la résistance de la part de militantes et militants anti-mondialisation néolibérale à prendre en compte la « cause des femmes » étant encore grande... Mais le Sommet a constitué un espace extraordinaire de rencontre, d'échange, de débat entre ces différentes forces et inauguré une nouvelle ère de collaboration dans l'action. La banderole de tête de la manifestation du dimanche 25 juin indiquait bien la direction de notre mobilisation contre la mondialisation néolibérale et sexiste et le sens de notre action commune mondialisons les résistances.
* membre du collectif québéquois initiateur de la Marche Mondiale des Femmes
Notes:
En complément à cet article, vous trouverez sous Documents en ligne l'«Appel et contribution de la Marche Mondiale des Femmes au Sommet Alternatif de Genève».