solidaritéS
n°162 (28/01/2010), p. 3.

Articles liés. Numéro 162 | Auteurs: Daniel SÜRI | Rubriques: Edito | Solidarité | Néocolonialisme

Edito

Haïti, l’aide, la dette et les donateurs


Devant la détresse d’un peuple et les centaines de milliers de victimes du séisme, on aimerait bien n’avoir qu’à se féliciter d’une aide internationale généreuse, spontanée, simplement préoccupée de solidarité humaine. On aimerait se dire que tout cela se fait non pas pour se donner bonne conscience et ne rien changer, mais comme par atavisme, parce que lorsqu’un peuple souffre d’autres peuples, depuis toujours, se portent à son secours. Bref, on aimerait voir, ne serait-ce qu’une seule fois, une vraie générosité, de celle qui ignore tout calcul.

    La réalité pourtant s’y oppose. Prenez l’exemple de la France. Son gouvernement nous l’a joué « c’est beau, c’est grand, c’est généreux, c’est la France ». En passant comme chat sur braise sur son apport historique à l’enchaînement d’Haïti : renégociation, en 1825, de l’indépendance de l’île, contre une dette équivalente à un an de budget de la France d’alors (150 millions de francs, soit environ 21 milliards de dollars de nos jours). La « dette de l’indépendance », jamais remboursée par l’Hexagone, mettra le pied à l’étrier de l’endettement de Haïti, avec pour conséquence l’appauvrissement du pays, de ses habitants et l’enrichissement d’une minorité.

    Prenez les Etats-Unis. Ils connaissent fort bien l’île, pour y avoir séjourné, comme force occupante de 1914 à 1934. Ils étaient intervenus prétendument pour apporter la stabilité au pays, en réalité pour briser les reins à un puissant mouvement paysan luttant pour une réforme agraire. La population des campagnes mettra des décennies à s’en relever, socialement et politiquement. Le temps que les Etats-Unis fassent advenir la dynastie des Duvalier. L’endettement prend alors des proportions faramineuses. Il est multiplié par 17,5, passe à hauteur de 750 millions de dollars pour atteindre aujourd’hui 1,250 milliard. Lorsque les Duvalier fuient le pays, ils emportent avec eux environ 900 millions de dollars provenant de leur saccage, sous l’œil impassible de leur protecteur.

    Prenez la Suisse, qui a une longue tradition d’aide au développement en Haïti. Elle vient, à la suite d’une interminable bataille juridique, de reconnaître le droit à Haïti de récupérer 7,6 millions de francs appartenant à la mère de « Bébé Doc » Duvalier. Mais on sait pertinemment que cette sanguinaire famille a dispersé son magot aux quatre coins des banques de la planète. Et que d’autres banques suisses pourraient en détenir une partie ! Enquête en urgence, accélération des procédures, bataille pour l’annulation de la dette ? Tss, tss, tss... On ne foule pas ainsi la moquette épaisse du secret bancaire, refuge bienvenu pour dictateurs déchus.

    Lorsque l’on apprend, après la Conférence de Montréal du 26 janvier, que les pays donateurs ont juré leurs grands dieux que le gouvernement de Haïti aurait la haute main sur la reconstruction du pays, on est donc fondé à éprouver un certain scepticisme. Ancien premier ministre très complaisant, Gérard Latortue met pourtant en garde les crédules. Son expérience après l’ouragan Jeanne (2004) lui fait dire sur les ondes de Radio Canada que les donateurs, traditionnellement, veulent gérer ce qu’ils donnent et faire ce qu’ils veulent. A cette occasion, le Canada lui-même n’avait-il pas cherché à lui imposer un membre de son propre cabinet ?

    Sophie Perchelet, vice-­présidente du Comité de l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), a donc raison de souligner que l’aide va s’inscrire dans la logique des efforts antérieurs du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, et que, libéralisme oblige, les populations seront défavorisées et les ressources naturelles dans le viseur de la privatisation. Pointant l’énorme inégalité sociale du pays, Jeremy Hobbs, directeur d’Oxfam souligne le risque d’une polarisation accrue, d’un accaparement des ressources de la reconstruction au profit des plus influents et des plus riches (Le Monde, 26.1.10).

    Quant à la présence des troupes de l’ONU, sous commandement brésilien, une mission de solidarité internationale avec, entre autres, le Prix Nobel de la paix Adolfo Perez Esquivel et des représentantes des Mères de la place de Mai, a mis en évidence les atrocités commises par ces troupes et leur rôle dans la répression des mouvements sociaux. A tel point qu’un Manifeste pour la désoccupation immédiate d’Haïti a été lancé par des dizaines de mouvements sociaux brésiliens et latino-américains.

    Décidément, la solidarité avec le peuple haïtien ne peut pas faire l’économie d’une lutte déterminée contre l’ensemble du système politique et économique international qui concourt depuis si longtemps à maintenir le pays dans la dépendance, la misère et la soumission.

Daniel Süri

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