solidaritéS - Bimensuel socialiste, féministe, écologiste N° 7 (17/04/2002) Société / p. 28-29

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Génocide arménien: la Suisse fait des progrès

La question de la reconnaissance du génocide arménien est, une nouvelle fois, posée au parlement, avec cette fois-ci, semble-t-il, de bonne chance d’aboutir. Interview de Stefan Kristensen*.

Après plusieurs tentatives, une nouvelle démarche visant la reconnaissance par les autorités suisses du génocide arménien a été initiée au parlement. Il semble que cette fois-ci on soit plus proche du but, qu’en est-il?

Effectivement, il y a eu, en 1995, l’interpellation d’Angeline Fankhauser, en 1998, la motion de Jean Ziegler et en 2001, le vote sur le postulat Zisyadis1 sans jamais aboutir. Aujourd’hui, on assiste incontestablement à un tournant. Si jusqu’à maintenant, la question arménienne a été le fait d’initiatives relativement isolées provenant de la gauche, le postulat Vaudroz qui vient d’être déposé a été signé par 115 parlementaires toutes tendances confondues. Deux facteurs expliquent cela. Tout d’abord, la persistance de cette question depuis bientôt dix ans et ensuite, le fait que les milieux arméniens, coordonnés par l’Association Suisse-Arménie (ASA) et la Société pour les peuples menacés, ont entamé depuis une année un lobbying efficace auprès des parlementaires. Ces deux facteurs combinés nous amènent aujourd’hui à pouvoir compter sur l’engagement d’une partie importante de la droite, qui devrait nous permettre de l’emporter. Ainsi, après la France, l’Italie, la Grèce, la Russie et la Suède, comme la sous-commission des droits de l’homme des Nations Unies et le Parlement Européen, la Suisse pourrait faire avancer l’exigence de mémoire et de reconnaissance.

Ce postulat est, dans sa formulation même, une avancée pour la reconnaissance du génocide.

En effet, ne possédant pas la procédure de la résolution, le parlement ne peut pas adopter de son propre chef un texte qui exprime simplement sa volonté, il ne peut qu’interpeller le gouvernement ou proposer des lois. Dès lors, jusqu’à maintenant, toutes les interventions parlementaires invitaient le Conseil fédéral à reconnaître le génocide, ce dont il n’a jamais eu le courage. L’astuce du présent postulat consiste à inviter le gouvernement à prendre acte de la reconnaissance du génocide faite par le parlement et de la transmettre par voie diplomatique.

Bien que consensuel et n’engageant pas le Conseil fédéral, le postulat Vaudroz a suscité des réactions officielles de la Turquie, qui une nouvelle fois menace de rompre ses relations politiques et économiques avec la Suisse. Ces pressions sont-elles de nature à faire échouer la procédure en cours?

La Suisse a pour près de deux milliards de francs d’investissements en Turquie, dont une grande partie sous forme de garanties à l’exportation. Or, une semaine après le dépôt du postulat, Pascal Couchepin se trouvait en visite officielle à Ankara. Le gouvernement turc en a profité pour exprimer son courroux et tout ce que notre ministre de l’économie a trouvé à répondre, c’est de minimiser la portée de l’initiative du parlement, en disant qu’au fond, les parlementaires signent différentes propositions sans savoir vraiment ce qu’elles contiennent! De plus, ce qui est plus grave, il a assuré comprendre la sensibilité des Turcs sur cette question. Si on flatte à ce point les héritiers des bourreaux sans dire un mot sur la mémoire des victimes et de leurs descendants, on se fait complice du négationnisme. Cela dit, dans la situation actuelle de son économie, c’est plutôt la Turquie qui a besoin de la Suisse que le contraire. Les investisseurs peuvent être tranquilles.

Quelle a été l’attitude de la Suisse pendant et après le génocide?

Il y a toujours eu deux tendances. Au niveau de la population et de certains responsables politiques, il y a eu, à plusieurs reprises, des mouvements de solidarité de grande ampleur. Il faut entre autre rappeler la fameuse pétition de 1897, qui demandait au Conseil fédéral d’intervenir pour faire cesser les massacres en cours. Cette pétition a recueilli plus de 400000 signatures, ce qui est un record encore inégalé dans l’histoire suisse. Pourtant, les différentes campagnes populaires de solidarité avec la cause arménienne n’ont pas empêché la Suisse officielle de développer des bons rapports avec les autorités turques.

Aujourd’hui on constate toujours ces deux tendances contradictoires, entre un soutien massif dans l’opinion publique et une frilosité terrible des autorités fédérales, tant politiques qu’administratives. Les exigences de la realpolitik sont souvent plus fortes que celles de la mémoire historique… Mais ce n’est pas nouveau et le cas arménien n’est de loin pas isolé.

Une autre démarche, initiée par l’Association Suisse Arménie (ASA), a fait parler d’elle en septembre dernier. Il s’agit du procès pour négationnisme qui s’est tenu à Berne et qui a vu comparaî-tre 17 responsables d’associations turques. Où en est-on aujourd’hui?

En 1995, la communauté arménienne a mené une campagne pour soutenir l’interpellation Fankhauser, contre laquelle les milieux turcs avaient lancé une pétition niant le caractère génocidaire des événements de 1915-1917. Nous avons donc, conjointement à un certain nombre d’ONG suisses, déposé une plainte le 24 avril 1997. Lors du procès, qui s’est déroulé en septembre 2001, le juge, estimant, d’une part, que la nature génocidaire des massacres de 1915-1917 n’était pas établie officiellement en Suisse et, d’autre part, que les accusés avaient agi plus par «nationalisme borné» que par racisme, les a acquittés. D’où l’importance, même si nous avons bon espoir que le Tribunal fédéral montrera plus de courage, de la démarche lancée actuellement au parlement.

Au-delà des démarches visant à la reconnaissance du génocide, quelles sont les activités de l’ASA?

Nous attachons beaucoup d’importance au soutien aux intellectuels dissidents et militants de droits de l’homme en Turquie. Nous entretenons avec ces personnes des contacts étroits depuis plusieurs années notamment en les invitant en Suisse pour des rencontres et des conférences. Par ailleurs, nous travaillons également au développement des rapports entre la Suisse et l’Arménie, que ce soit au niveau économique ou de la coopération. La reconnaissance du génocide constitue la première étape, incontournable, vers le développement de relations bilatérales plus intenses entre la Suisse et l’Arménie. Il faut savoir que dans la région, la Suisse a privilégié, de manière évidente, ses relations avec les pays turcophones, qu’elle représente au sein des institutions du FMI. Ces pays, que l’on appelle le groupe de l’«Helvetistan», reçoivent une aide bien plus importante que celle dont bénéficie l’Arménie.

Si on compare les chiffres de la DDC, il y a environ 2,5 millions de francs de coopération suisse en Arménie, contre 18 millions en Azerbaïdjan, dont 5 millions correspondant à la cotisation de ce pays au FMI et à la Banque mondiale… Il s’agit donc pour nous de rétablir un équilibre au sein de la coopération suisse dans la région. Les dossiers prioritaires sont, entre autres, la défense des droits humains, le développement d’énergies renouvelables (le solaire), la prévention du sida et la coopération culturelle.La nomination cette année d’un ambassadeur d’Arménie en Suisse contribuera certainement à cela.

Propos recueillis par Erik GROBET

  1. Refusé par 73 voix contre 70 le 13 mars 2001 au Conseil national.

* Coprésident de l’Association Suisse-Arménie (ASA) et petit-fils d’Aram et Archa Djambazian, orphelins du génocide réfugiés en Suisse en 1926.

Rappel sur le génocide arménien

Lorsque l’on parle de génocide, on pense en premier lieu à la politique nazie d’extermination des juifs lors de la seconde guerre mondiale. On pense également, de toute évidence, à la tragédie rwandaise. Mais on oublie trop souvent le génocide des Arméniens commis entre 1915 et 1917 par le mouvement Jeune-Turc.

Entre 1894 et 1896 déjà, le sultan Abdul Hamid avait orchestré les massacres du Sassoun où périrent près de 300000 Arménien-ne-s. En 1909, les pogroms d’Adana font des dizaines de millier de victimes. Mais le génocide de 1915 est d’une toute autre ampleur. Ce sont près d’un million trois cent mille Arménien-e-s qui sont massacrés au nom du pan-turquisme.

Dès le début du XXème siècle, l’idéologie nationaliste turque domine et un processus de «nettoyage ethnique» se met en place dans la perspective de la reconstitution d’un grand empire turc rassemblant les peuples turcophones d’Asie centrale. Les Grecs sont chassés, les minorités chrétiennes exterminées et les Arméniens massacrés. En 1909, par la destitution du Sultan, le parti Jeune-Turc arrive au pouvoir et instaure dès 1913 une dictature de parti unique.

Le 24 avril 1915, les responsables de la communauté arménienne à Constantinople, avocats, députés, journalistes, sont arrêtés, déportés et, pour la plupart, assassinés. A partir de mai 1915 et jusqu’en 1917, le Comité Union et Progrès (Comité central de l’Ittihad) organise de manière systématique les massacres et les déportations des Arméniens d’Anatolie. La coordination du génocide est donc assurée par la direction du parti Jeune-turc, alors que l’exécution proprement dite des massacres est le fait de l’«Organisation spéciale» constituée en 1914. Les ordres de déportation sont envoyés sous forme codée, ce qui atteste d’une volonté, à l’époque déjà, de cacher le génocide en cours. Le principal prétexte aux déportations massives était, selon le gouvernement turc, la théorie de l’ennemi intérieur, selon laquelle il aurait existé un complot arméno-russe. En réalité, c’est l’existence même des Arméniens en Anatolie qui posait problème, mettant en danger le projet pan-turc.

En 1919, après la défaite de la Turquie et sous la pression des Alliés, les dirigeants Jeunes-Turcs seront condamnés par des tribunaux militaires pour crimes de guerre. Mais à cette époque, la plupart des inculpés avaient déjà pris la fuite et n’ont donc pas purgé leurs peines. A partir de 1920, Mustapha Kemal (ou Atatürk) reprend possession de l’Anatolie et fonde une nouvelle république. Les criminels Jeunes-Turcs le rejoignent et occupent divers postes du gouvernement. La jeune république, dont la devise est «La Turquie aux Turcs», que l’on trouve aujourd’hui encore en première page du journal Hürriyet sous le portrait de Kemal, fait directement l’impasse sur les crimes passés. La négation du génocide arménien devient constitutive de la nouvelle république qui va orchestrer une falsification officielle de l’histoire au service du nationalisme turc. C’est exactement la même logique qui sous-tend la politique actuelle à l’égard des communautés kurdes.

Aujourd’hui, le gouvernement turc, continue à nier le génocide arménien en reprenant le prétexte de l’ennemi intérieur, en minimisant le nombre des victimes et en allant même jusqu’à prétendre à un génocide turc orchestré par les Arméniens… Toutefois, la mauvaise foi des autorités turques n’étant pas à la hauteur des recherches historiques sérieuses, c’est par la menace économique que la Turquie combat toute initiative de reconnaissance du génocide arménien. C’est ainsi que Ankara a récemment mis en garde la Suisse, comme elle l’avait précédemment fait avec la France, de détériorations possibles des relations éco-nomiques et politiques.

(eg)

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