solidaritéS - Bimensuel socialiste, féministe, écologiste N° 7 (17/04/2002) Histoire / p. 27

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Les républicains neuchâtelois et Giuseppe Mazzini

Parmi les réfugiés politiques du XIXe siècle, qui furent en butte à la vigilance policière des autorités helvétiques, nous signalions dans un article paru dans le no 5 de notre journal le républicain italien Giuseppe Mazzini1. A quelques mois d’une possible visite d’un représentant du gouvernement Berlusconi à la Chaux-de-Fonds2, il n’est pas inutile de rappeler les liens ayant existé entre Mazzini et les proscrits de la révolution neuchâteloise de 1831.

A propos de Mazzini, on peut relever que «le 15 avril 1834, il fonda à Berne la Jeune Europe qui était l’union de trois associations républicaines: Jeune Italie, Jeune Allemagne et Jeune Pologne. Peu après, il fonda la Jeune Suisse. Il créa à Bienne le journal la Jeune Suisse.»3 Parmi les exilés neuchâtelois liés à Mazzini, Fritz Courvoisier - futur chef de la révolution du 1er mars 18484 – qui n’appartint cependant jamais à la «Jeune Europe».

L’activisme de Mazzini (l’expédition manquée de Savoie en 1834) trouvait peu de sympathie parmi les dirigeants libéraux et radicaux. Ainsi, le 29 avril 1835, l’avocat neuchâtelois Auguste Bille5 – ancien député au Corps législatif, détenu durant deux ans dans les prisons de Neuchâtel – écrivait à Fritz Courvoisier: «J’ai dit et je répète ce qui aura vexé peut-être quelques-uns de nos casse-cous qu’il ne faut pas nous mettre dans la grande famille des républicains de la Jeune Europe.»6 La fin de cette lettre - «J’ai dit et je redis que les patriotes du Proscrit ne feraient aucun bien à l’affaire et je le maintiens» - révèle l’appartenance de plusieurs Neuchâtelois7 au mouvement de la «Jeune Europe».

«Le Proscrit» et la «Jeune Europe»

De décembre 1834 à juin 1835 parut à Renan (Jura bernois) le journal «Le Proscrit» - dirigé par un réfugié français, Jean-François-Marie-Adolphe Granier, ancien rédacteur du journal républicain lyonnais «La Glaneuse».8 Organe de combat – une chronique humoristique brocardait les notables royalistes9 -, «Le Proscrit» publia plusieurs articles de Mazzini.10

Mais, surveillé par les autorités bernoises, le journal perdit rapidement son rédacteur en chef, expulsé du canton de Berne. Ultérieurement, les presses du «Proscrit» furent vendues à «La Jeune Suisse» (publiée à Bienne de juillet 1835 à juillet 1836).

Après les poursuites engagées contre lui par les autorités suisses, Mazzini quitta la Suisse en décembre 1836.11 De la «Jeune Suisse», seul devait survivre le noyau valaisan, qui participa à l’insurrection de 1840 contre le régime conservateur, puis fut battu en 1844 à la bataille du Trient.

En 1849, après la chute de la République romaine, Mazzini séjourna à Genève: parmi les personnalités qui l’appuyèrent contre les mesures prises à l’encontre des réfugiés par les autorités suisses, on trouve le docteur Roessinger, membre du comité insurrectionnel neuchâtelois de décembre 1831, devenu médecin et député radical à Genève12.

On peut ne point partager les options idéologiques de Mazzini13, ses pratiques conspiratrices et souvent aventuristes, son incompréhension, voire son hostilité au mouvement ouvrier naissant regroupé au sein de la Ière Internationale.14 Pourtant, durant son séjour dans notre pays, il a influencé un secteur de la gauche radicale critique envers le provincialisme de la majorité des politiciens libéraux/radicaux de l’époque.

C’est pourquoi une invitation au Genoa Social Forum à venir cet automne dans le canton de Neuchâtel présenter le combat engagé en Italie contre le gouvernement Berlusconi-Fini-Bossi15 représenterait une digne continuation de l’activité commune, menée il y a près de deux siècles, entre les exilés de la «Giovine Italia» et ceux du «Proscrit».

Hans-Peter Renk

  1. Giannino Bettone, Mazzini e la Svizzera. Pisa, Domus Mazziniani,. 1995
  2. In: solidaritéS, no 3, 7 février 2002
  3. Marguerite Mauerhofer, «Mazzini, Joseph», in: Dictionnaire historique et biographique de la Suisse. T. 4. Neuchâtel, 1928.
  4. Alfred Chapuis, Fritz Courvoisier, 1799-1854, chef de la révolution neuchâteloise. Neuchâtel: V. Attinger, 1947.
  5. Auguste Bille avait refusé de participer au gouvernement provisoire nommé par les insurgés de 1831.
  6. «Correspondance politique de l’avocat Bille. Partie 3 : 1834-1838». In: Musée neuchâtelois, 1914-1917
  7. Dont un membre du comité insurrectionnel de décembre 1831, Constant Meuron, réfugié à Renan après son évasion des prisons neuchâteloises en juillet 1834.
  8. Giannino Bettone, «Del Proscrit, giornale mazziniano sconosciuto», In: Bolletino storico della Svizzera italiana, 1955.
  9. Parmi les cibles du «Proscrit», le chancelier François-Auguste Favarger. Contestaire rallié à l’ordre établi, Favarger – surnommé «Monsieur Serpentin» – fait l’objet d’attaques virulentes (y compris sur sa vie privée, semble-t-il très mouvementée…): «C’est depuis qu’on l’a nommé maire de Travers qu’il a cessé de marcher droit» (Le Proscrit, n° 1, décembre 1834).
  10. Giannino Bettone, « Del Proscrit, giornale mazziniano sconosciuto », op. cit.
  11. Roschi, Jacob-Emmanuel, Rapport fait au Conseil exécutif de la République de Berne, concernant les menées des réfugiés politiques et autres étrangers en Suisse, et, plus particulièrement dans le canton de Berne (juillet 1836).
  12. Vuilleumier, Marc. – Mazzini et ses rapports avec Frédéric Louis Roessinger. In: Rassegno storico del Risorgimento, année 52, fasc. 2, aprile-giugno 1965.
  13. Alessandro Galante Garrone. Philippe Buonarroti et les révolutionnaires du XIXe siècle (1828-1937). Paris, Ed. Champ Libre, 1975.
  14. Michel Bakounine et l’Italie: 1871-1872. T.1: La polémique avec Mazzini. – Leiden : E.J. Brill, 1961 (Archives Bakounine; 1)
  15. Dernier exemple (en attendant la grève générale du 16 avril) : la grande manifestation du 23 mars 2002, organisée par la CGIL (Confederazione generale dei lavoratori italiani) pour s’opposer à la « réforme » du droit du travail, mise en œuvre par le gouvernement Berlusconi-Fini-Bossi.