solidaritéS - Bimensuel socialiste, féministe, écologiste N° 93 (06/09/2006) Histoire / Socialisme / Révolution / p. 21

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Pour Yvan Leyvraz, assassiné…il y a 20 ans au Nicaragua


Le 28 juillet 1986, à Zompopera (nord du Nicaragua), un groupe contre-révolutionnaire assassinait trois coopérants internationalistes, Yvan Leyvraz (Suisse), Joël Fieux (France / Nicaragua) et Berndt Koberstein (RFA) et deux techniciens nicaraguayens.

Cette embuscade s’inscrivait dans la recrudescence de la guerre impulsée par les USA contre la révolution nicaraguayenne, par l’intermédiaire des «contras» (en bonne partie d’ex-membres de la garde nationale de la dictature somoziste renversée en 1979 par les sandinistes): depuis mai 1986, les attaques contre les coopératives, les postes de santé, les écoles et le personnel en charge de ces projets s’intensifièrent après le vote de nouveaux crédits à la «contra» par le Congrès US.

Parmi les victimes de cette embuscade, Yvan Leyvraz, ouvrier du bâtiment, né à Saint-Cergue en 1954. Arrivé début 1983 au Nicaragua, Yvan mit ses compétences au service du projet révolutionnaire, auquel il s’intégra totalement. En été 1983, comme chef de chantier du pont de Guanacaste (Matagalpa), il dirigea efficacement une main-d’oeuvre inexpérimentée: les brigades de travail, formées par les comités suisses de solidarité avec le Nicaragua.

En 1984, Yvan impulsa les «brigades ouvrières», composées de travailleurs de la construction, suisses et nicaraguayens.

L’une des premières réalisations de ces brigades fut la coopérative de Yale (attaquée par les «contras», le 31 mai 1986). Depuis avril 1985, Yvan dirigeait la construction de maisons dans la région de Wiwili, puis dès mars 1986 dans celle de El Cua-Bocay. Un travail effectué dans des conditions difficiles: en mai 1986, une première embuscade à Zompopera coûta la vie à trois techniciens nicaraguayens.

En février 1986, la solidarité suisse avait déjà été endeuillée par la mort de Maurice
Demierre (coopérant dans la région d’Achuapa). Selon les aveux d’un «contra», l’embuscade tendue au camion conduit par Maurice visait le coordinateur régional des communautés chrétiennes de base. Mais après les réactions molles du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), les commanditaires de la «contra» semblent avoir décidé que les internationalistes (notamment suisses) constituaient une «cible intéressante».

En été 1986, l’ambassade des USA et ses relais locaux menaient une campagne visant au retrait de l’aide suisse au Nicaragua, intensifiée après la mort d’Yvan. Outre les assassins, des personnalités «respectables» ont le sang d’Yvan et de ses camarades sur les mains...

Ceux et celles d’entre nous qui ont connu Yvan n’ont pas oublié sa personnalité attachante. C’était un internationaliste conséquent, un ami, un frère. A 20 ans de sa mort, le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre, c’est de suivre la consigne qu’il nous a donnée dans l’une de ses dernières lettres, reprenant les mots du syndicaliste étasunien Joe Hill avant son exécution: «Ne pleurez pas, mais luttez!» n

Hans-Peter RENK
(membre de la brigade 1983, à Matagalpa)

« Ces étranges patriotes »

On ne se rappelle pas forcément aujourd’hui que l’offensive idéologique des USA contre le sandinisme a trouvé dans notre pays des relais très complaisants.

Le 6 mai 1986, sous la houlette de Peter Sager – conseiller national UDC et directeur de l’Ost-Institut, à Berne1 –, une brochette de parlementaires dénonçait le «totalitarisme» sandiniste.
En voici pour rappel la nomenklature:

Parmi les réactions enregistrées après la mort d’Yvan, il vaut la peine de rappeler une déclaration du vice-président de l’Alliance des Indépendants (parti aujourd’hui disparu): «La prise de position du conseiller national Sager montre que les terroristes de la ‘contra’ ont des sympathisants en Suisse aussi. Il est grotesque que des propagandistes bien payés, qui reniflent partout la subversion étrangère, se mettent tout à coup à plat-ventre devant une grande puissance. L’UDC déclare être un parti patriotique, mais un de ses conseillers nationaux prêche la soumission envers les USA, qui sont indirectement responsables de la mort d’un Suisse.»

Aujourd’hui, le conseiller fédéral Blocher, qui vient de négocier des «accords anti-terroristes» avec les USA ignore donc l’adage selon lequel on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu...     (hpr)

1 Ost-Institut: Institut d’études sur les pays de l’Est, dissous pour cause d’inutilité après l’implosion dudit «camp socialiste».
2 «Pascal Couchepin, larbin de l’impérialisme étatsunien», solidaritéS, no 31, 25.8.2003
3 P-27: branche politique de l’armée secrète P-26, version suisse du «Plan Gladio» de l’OTAN – auquel l’Italie doit la «stratégie de la tension» des années 1970 et la Grèce 7 ans de dictature militaire (1967-1974).


Bibliographie